—Il faut nous exciter un peu, mon ami, acquérir l'illusion que nous allons entrer dans un plaisir. Prenons cette assurance. Pour moi, qui ai quelques motifs particuliers d'inquiétude... Non, qu'il s'agisse de vous et non de moi. Pensera moi m'ennuie et me déprime... Cyrène est encore très belle.

*

Pascase aurait voulu savoir son âge. Diomède ignorait cela:

—Mais c'est très difficile. L'âge des femmes? Sait-on l'âge des chevaux? Avec de l'avoine broyée, la tondeuse, des soins, du repos, un beau harnachement et des sabots vernis, un cheval est toujours jeune. Seul, le palefrenier connaît son âge, ou le vétérinaire. Il faut demander l'âge de Cyrène à sa femme de chambre ou à son médecin. Mettons la seconde jeunesse. Époque délicieuse pour une femme célèbre, car les hommes sont si vains que la gloire lui redonne plus de beauté que les années ne lui en ont pris. C'est ainsi l'âge d'or des femmes de théâtre, le moment où leur cœur se renouvelle et se rajeunit; les pubertés s'émeuvent et se serrent autour de la prêtresse; elle donne de bons conseils et procède aux initiations; elle est la mère, la maîtresse et le professeur; et avec l'autorité de son nom, de son expérience et de son corps macéré dans les essences, elle régente toute la génération dont elle pourrait être la grand-mère.

Diomède répondit à une objection de Pascase:

—Mais, mon ami, chez les êtres bien, doués le corps ne bouge qu'à l'extrême vieillesse. Ninon et Goethe, à quatre-vingts ans, avaient conservé, du menton au talon, toute leur harmonie plastique... Enfin, voici un peu de son histoire: Petite bourgeoise et sentimentale, elle se marie. Pas de religion, pas de mœurs, un sens indécis de la tenue, elle est vouée à l'adultère. Elle y tombe et cela n'étonne personne, ni elle. Au contraire elle en est fière, comme d'une distinction, d'une élégance conquise et qui la sort d'entre ses sœurs. Elle n'est plus déjà la petite bourgeoise; elle est la petite bourgeoise adultère. Un peu sotte encore, malgré son intelligence, elle tire vanité de cet état assez commun, s'épanouit et devient plus jolie. Le petit amant flatté, mais qui la méprise (étant, lui, très sot, et définitivement) lui enseigne toutes les gammes. Elle chromatise, elle apprend à jouir de son sexe, à tirer parti de toutes ses muqueuses. Cependant elle songe; son petit cœur ambitieux bat et sonne; elle se sent égale aux plus célèbres en esprit, en beauté, en industrie sexuelle, et elle n'est rien que la petite maîtresse d'un petit commis. Crise dont le hasard décide. Elle aurait pu rencontrer le viveur riche, celui qui offre une paire de chevaux; elle rencontre l'homme qui écrit dans les journaux: elle écrira. L'homme est vieux, puissant et turpide; il dicte: elle écrit; il dit: elle obéit. Elle a compris l'importance d'être coadjutrice; humble et docile, elle attend la succession. Tout en apprenant son métier nouveau, elle est la caisse, car le journal appartient à l'homme; elle paie en ouvrant son corsage. L'homme meurt, elle pleure, elle est célèbre. Depuis cela, soit dans les journaux qu'elle possède et qu'elle dirige, soit dans tous les autres, elle n'a pas cessé d'écrire un seul jour de sa vie, même pendant ses aventures et ses fugues. Dans la société actuelle, tout autre critérium faisant défaut, un écrivain n'est jugé que sur l'abondance ou la rareté de sa copie; celui-là est perdu qui s'arrête au bout du sillon, pour méditer. On ne laboure plus avec des bœufs; on laboure à la vapeur. La machine à écrire rendra beaucoup de services aux journalistes; cela va leur permettre de doubler leur production, sans augmenter leurs frais généraux,—idéal de tout sage commerce. Cyrène qui est riche et pompeuse emploie des sténographes; elle en a trois qui alternent et se suppléent, car elle dicte comme on parle, comme parle une femme active et abondante, sans jamais s'arrêter ni réfléchir. Un article ordinaire ne lui demande pas plus de vingt minutes; elle en parle cinq ou six tous les matins, et elle recommencerait après déjeuner si le nombre des journaux était assez grand pour coïncider avec la fécondité de son génie. Mais, ce qui est encore plus admirable, c'est que dans cette copie au cours vertigineux il n'y ait jamais ni une lueur d'esprit, ni une phosphorescence d'idée. Cela me tourmenta longtemps; enfin, comme Newton découvrit le système du monde en voyant tomber une pomme, je compris Cyrène, un jour, en voyant couler un ruisseau.

—Dire que c'est votre amie! s'écria Pascase.

—Et ce sera la vôtre. Elle est aimable, spirituelle et d'une intelligence évidente, mais inapte à faire passer aucun de ces dons dans ses écritures. Je ne crois pas qu'elle s'abstienne volontairement de laisser paraître son talent; elle aurait des oublis, des absences. Jamais: c'est impeccablement fluidique et nul. Le talent, d'ailleurs, mais d'abord le style, condition primordiale du talent, est incompatible avec son industrie. Rien de fatigant pour le peuple des lecteurs comme le style; une métaphore nouvelle trouble ou irrite un esprit simple et inculte; s'il la comprend, cela ne lui cause aucun plaisir, mais il trouve l'auteur prétentieux et lui en veut d'avoir accroché même une seconde son œil et son esprit; s'il ne comprend pas, ce qui est plus commun, il se fâche. C'est très juste et bien raisonnable. Dans quelques siècles, tout le monde pensera sur ce point comme pense l'homme moyen d'aujourd'hui. Il n'y aura plus aucune littérature, ni de prose ni de vers, et la pensée s'exprimera selon une formule nette, sèche, purement algébrique. Comme il n'y aura plus d'idées générales, toute notion de l'extra-sensible étant abolie ou considérée comme l'un des symptômes de la folie, il est très possible qu'on délaisse, comme trop lent, notre système d'écriture. A des hommes parqués par la science et par le socialisme dans des besognes et des plaisirs prévus et ordonnés une fois pour toutes, quelques idéogrammes suffiront pour dire toute la pensée humaine, qui sera brève; les besoins physiques, les désirs sexuels, bon, mauvais, pluie, soleil, froid; chaud. J'estime qu'avec cinquante grognements gradués et autant de signes représentatifs un troupeau d'hommes socialisés exprimera parfaitement tout son génie. En attendant et dès aujourd'hui, nous devons admettre la parfaite inutilité de la littérature et de tous les arts; seuls jouent l'enfant ou le débile. Forte et mûre, l'humanité ne jouera pas plus à faire des vers, de la musique ou de la peinture, qu'une femme de soixante-dix ans à la poupée ou à la Tour-prends-garde. Ah! mon cher Pascase, que nous sommes heureux d'être des enfants!

—Moi, je ne détesterais pas, dit Pascase, une humanité plus sérieuse et mieux ordonnée, avec moins d'imprévu, moins d'injustice.

—Mon cher, la peau vous démange à la place du collier. L'injustice est l'une des conséquences de l'exercice de la liberté. Elle est davantage: elle est l'œuvre même de la nature et l'œuvre même de Dieu. La fortune est une injustice, mais la beauté en est une autre et bien plus grave, une injustice essentielle, comme l'intelligence, comme tous les dons qui supériorisent un homme. Soyons injustes, mon ami, souffrons de l'injustice, mais soyons libres. On en a fait là-dessus une fable assez ingénieuse, peut-être la connaissez-vous?... Enfin, qu'est-ce que l'injustice? Est-il injuste que Cyrène gagne le salaire de deux cents ouvrières? Je n'en sais rien et cela m'est égal. Elle est la joie du peuple; elle a fait le plaisir de bien des hommes; elle ravit la jeunesse par l'ampleur magnifique de ses charmes. Son rôle est beau...