—Vous détournez les mots de leur sens normal et véritable. C'est absurde...

—Mais, reprit Diomède très doucement, je détourne les mots de leur cours, comme on détourne les rivières, pour les jeter à travers la stérilité des landes, là où, grêles et pâles, les idées fleurissent mal... Vos prairies sont inondées, les herbes pourrissent sous les eaux stagnantes; laissez-moi donc arroser le sable et rendre au soleil les terres boueuses qui vous donnent la fièvre. Vous avez la fièvre du moral et du convenable, Pascase,—et cependant vous voilà assis à la terrasse d'un café, prostitué à tous ces yeux féminins. Tenez, celle-ci vous désire. Elle feint de s'intéresser aux cordons de ses souliers et elle relève sa robe afin de faire naître en vous une idée sexuelle qui s'accouple à celle que vient d'éveiller en ses nerfs obscurs la vue de votre barbe épaisse et brune.

—Elle veut un louis ou moins, dit Pascase.

—Peut-être, mais ce n'est pas l'essentiel. Riche elle vous eût offert le même regard, le même geste, et la même jambe. Elle se vend, parce qu'elle ne trouve pas à se donner: vous comprendrez aujourd'hui ce mot qui jusqu'ici vous avait semblé banal, ou seulement spirituel.


[IX]

LE CYGNE

Quand elle releva un de ses bras
pour arrêter l'éventail, on eut dit
un cygne qui du fond de l'eau ramène
et secoue son col flexible et
blanc.

Un peu couchée dans une bergère, Cyrène attendait. Debout, deux ou trois petits jeunes gens la regardaient, disant avec émotion des choses puériles. Les bras nus, les épaules voilées d'une dentelle noire, les seins un peu découverts, tout son beau corps affirmé par la souplesse des étoffes légères, elle se laissait boire, souriante, renversant la tête, une main contre sa joue, et sous la dentelle on voyait son aisselle luire comme un ventre de corbeau. Derrière le dos des adolescents, des mains se crispaient: l'un de ces adorants, jusqu'alors muet, se mit à balbutier; ses lèvres tremblaient; de pâle il devint tout rouge. Maternellement Cyrène lui dit:

—Enfant, vous vouliez me faire un compliment; il est fait. Donnez-moi mon éventail... Là, sur la petite table... Merci... Non, ouvrez-le... Éventez-moi...