—Je ne suis pas un mauvais ami, Néo, mais fatigué d'avoir cueilli trop de fleurs sans parfum, j'hésite à franchir le fleuve, à passer sur l'autre rive, sur celle d'où viennent, je le sais maintenant, les odeurs qui avaient enivré mon ignorance. Quand je suis parti, de bon matin, le soleil riait à travers les feuillages des saules; il y avait de la rosée sur les herbes et déjà des guêpes sur les fruits. C'était un matin d'août; c'était mon printemps; je n'en ai pas connu d'autres. Je cueillis des pâquerettes, et des gentianes, et toutes les floraisons pauvres des étés trop chauds, et je les respirais avec joie; mais l'odeur qui me consolait venait de plus loin, de là-bas... Il faut passer l'eau; où est le batelier? Et comment revenir si la fleur que je vois et que je veux n'est qu'un mirage...
—La fée Morgane sur le lac du Léman, dit Néobelle. Je l'ai vue. Ce n'est pas très curieux. Mais si vous la vouliez vraiment, Diomède, la fée, la fleur ou la flamme, elle surgirait devant vous avec sa vraie chair de femme, de fleur ou de fée. Elle viendrait à vous... Elle vous éviterait de passer le fleuve... Elle ménagerait les battements de votre cœur,—et de votre peur...
—Je n'ai pas peur du fleuve, Néo, j'ai peur de vous.
—Non, Diomède, de vous-même. Vous avez peur de vos désirs, qu'ils ne se gonflent, fantastiques bêtes, avec des mâchoires et des ongles, peur de l'émotion, peur du sentiment, peur de vivre...
—Mais je vis, et beaucoup, je marche, je songe, je me prête à des fantaisies...
—Vous vous prêtez toujours, c'est bien cela vous ne vous donnez jamais.
—Être libre, être libre!
—Libre dans le désert de vos irréalisations! Libre au milieu des sables ou parmi la poussière des sables ou parmi la poussière des routes stériles! Libre, et seul!
—Seul? Oui, je suis seul. Toute causerie me laisse seul, toute intimité me laisse seul. Je suis seul quand je touche la main d'un ami ou les genoux d'une femme, seul quand je parle, seul quand j'écoute et seul quand je crie. C'est vrai, mais qui donc, s'il pense, ne vit dans l'éternelle solitude?
—Vous pourriez peut-être aimer, mon ami? dit doucement Néobelle.