—Oui, reprit très simplement Diomède, je crois qu'elle m'aime.

—Et vous?

—Moi, je suis écrasé. J'attends le coup de grâce—et de là grâce...

—C'est cela, faites de l'esprit, quand il s'agit de la joie et de l'a vie d'une fille malheureuse qui vous offre toute sa beauté et tout son cœur.

—O Cyrène, ne soyez pas sentimentale. Ayez la pudeur du sentiment; c'est ce que j'appelle n'être pas sentimental; et laissez-moi aimer avec ironie, si c'est ma manière d'aimer.

—Les femmes, dit Cyrène, n'ont aucune pudeur; vous le savez sans doute mieux que moi, mais celle-là est la dernière dont elles soient capables. Parler d'amour leur est peut-être encore plus agréable que de faire l'amour. Croyez-vous vraiment que je puisse aimer Cyran en secret? Non, je veux crier mes sentiments pour lui, les étaler, les afficher—sur tous les murs, sur mon front et sur le sien. Je suis plus heureuse de l'avoir vu chez moi une heure en cérémonie que d'avoir passé huit jours tête-à-tête avec lui. Tout le monde sait qu'il m'a quittée; tout le monde sait que cela m'a fait de la peine; tout le monde saura que nous nous sommes rencontrés...

*

Cyrène songea un instant; elle reprit:

—Il a fait le premier pas; il en fera d'autres. Je veux mourir près de lui... Je ne suis plus telle que vous me croyez et telle que je parais, Diomède; et, si je veux être encore aimée de Cyran (aimée comme il voudra), c'est pour pouvoir paraître enfin telle que je suis devenue... Les adolescents, Diomède, jeunes enchanteurs et petites sirènes, je voudrais tant les fuir! Je sens que je me perds, ma barque coule; l'eau est bleue et tiède, mais profonde; j'y disparaîtrai toute... Non, je veux vivre et rester belle et fière; laisser le monde et non être laissée par le monde. Je veux sauter sur une autre nef et que la vieille barque sombre avec tous mes péchés; ils sont lourds, elle ira au fond. Sur l'autre nef je m'installerai bien sagement, mais avec beaucoup de dignité, comme une reine qui vient d'abdiquer mais qui garde en ses membres des habitudes royales. N'ai-je pas régné en vérité surtout un peuple? Par ma beauté et par ma luxure? Oui, par cela presque seul, car tout le reste n'aurait été rien sans le scandale de ma vie.

—Ah! Cyrène, c'est donc l'heure du cilice?