Quatre feuillets bien remplis et comme ornés d'arabesques. Cette écriture droite, pleine de boucles, il la trouva noble, cordiale, et sensuelle par la courbe onduleuse des traits qui semblaient prolonger les mots comme des baisers, qui se repliaient ainsi que des bras pour garder plus longtemps la jouissance de l'idée. Les aveux ne le surprenaient pas; il n'eut des restrictions et des doutes qu'une perception indistincte; tout ce qui n'était ni désir ni don s'abolissait dans le souvenir des récentes extases.

Son bonheur s'augmentait de la certitude de dominer désormais cette créature superbe; elle était venue à lui, dépouillée de son orgueil et presque de sa robe, déchirée en signe de soumission... Ému, il se promit d'être pour Néo un ami magnifique, un trésor charnel et sentimental répandu comme une pluie d'été sur tout son corps et jusqu'au fond obscur de cette âme verdoyante. Il l'aima sous la forme d'un jeune arbre frais, fort et chevelu, que l'on enlace, où l'on cueille une branche, au pied duquel on se couche dans une ombre odorante et tiède. Elle lui donnait une sensation de solidité, de sécurité vitale, et à songer au jeune arbre à l'âme verdoyante, il se voyait enraciné au même terrain, frémissant au vent du matin, pâmé en un enlacis de rameaux fraternel et voluptueux.

Soudain il la désira. Les scènes pathétiques de la nuit remontaient lentement jusqu'à ses yeux, puis redescendaient le long de ses nerfs, drainant le sang des artères, fermant les portes affolées des veines; il revoyait, presque pâmé, les bras dorés où les muscles couraient comme des vagues, les épaules doucement tombantes, les seins larges et profonds, rendus plus blancs par la pourpre de leurs gemmes; et il sentait cette odeur de lavande et de noix, que le contact du mâle n'a pas encore troublée.

*

Le soleil disparut sous un nuage; Diomède se vêtit, retrouva son calme et sa lucidité, mais, encore dans le même cercle d'idées, il disserta intérieurement sur la singularité et la diversité des odeurs féminines, leur rôle dans l'amour, l'absurdité d'épouser une femme sans avoir respiré ses épaules. Il comprit alors futilité des bals, s'amusant que les exigences sensuelles eussent imposé aux plus pudiques filles de s'offrir, fleur ouverte, au flair discret des prétendants. Allant plus loin, il admit la nécessité de la plupart des usages traditionnels, même de ceux dont la signification est oubliée: ainsi les bains de mer et la demi-nudité des plages, c'était la revanche de l'impudeur native sur l'emprisonnement des gorges et des bras, sur la longueur des juges, sur les mensonges des robes et des corsages. Un peuple habitué à un peu de nu se baignerait dans des étuves et non dans l'eau dure et dangereuse de l'océan. Mais il faut que les femmes, matrices de la race, se dévêtent, au moins une fois par an, sous l'œil des mâles. Plus fort que toutes les religions, que toutes les morales, l'instinct commande et la pudeur obéit.

Songeant à sa récente conversation avec Pascase il regretta de ne pas lui avoir prouvé que la robe d'une jeune fille, après trois ou quatre ans de bals et de plages, ne couvre plus qu'une chair aussi connue en surface, par les yeux, les mains et la divination du mâle, que la chair publique du modèle ou de la courtisane.

Pourtant, il ne condamnait ni la morale, ni la pudeur, ni la lutte contre la nature; il trouvait intéressant ce perpétuel état d'oscillation entre l'instinct animal et l'instinct humain, œuvre des génies, collier de force et de grâce, ornement singulièrement heureux et significatif...

«C'est le frontal du grand-prêtre, le signe de l'élection. Tel qu'il est devenu, l'homme est un être contraire à la nature: là est sa beauté. Mais il n'est pas mauvais que la nature parfois le rappelle à son origine, l'incline vers ses mamelles dures et ses hanches de pierre, afin qu'il sache que la joie est d'être un homme et non d'être un animal.

Oh! que Néo, Dieu merci, est donc peu naturelle! Il n'est pas naturel qu'une femme soit belle, blanche et dorée un peu. C'est son âme qui l'a faite belle, c'est l'obscurité des maisons et des vêtements qui l'a faite blanche, c'est la serre chaude des civilisations qui a décoloré ses cheveux, ambré le duvet de ses bras, velouté sa peau, refait de tout son corps une chose de douceur... Les hommes de notre race qui marcheraient nus deviendraient de la couleur des vieilles chaudières de cuivre rouge et les femmes qui font nos plaisirs ressembleraient aux débardeurs qui vident le long de la Seine les bateaux chargés de sable.»

Diomède sourit en songeant aux dessinateurs naïfs qui illustrent de petits Praxitéles tels romans préhistoriques et font fleurir à l'orée des cavernes, parmi la puanteur des viandes pourries, des seins liliaux et des épaules claires. II sourit aussi des écrivains.