Les doutes, les désirs, les ardeurs, les colères
Troublent l'océan bleu de l'âme qui m'est chère.

Pourpres et violets s'entremêlent, arrêtant
Au seuil le Dieu Soleil qui revient des enfers.

Les doutes, les colères closent pour un moment
Cette âme sans laquelle mon âme est un néant.

Ça et là, des ors, tels que des flammes légères;
Plus haut planent les verts ardents et transparents.

Les désirs s'envolant sur le dos des chimères
Montent vers l'infini, vers l'infinie lumière.

Il apparaît, soleil, amour, tout fulgurant,
Brûle de ses baisers le sein nu de la terre.

Ame, livre ta grâce, Beauté, livre tes sens
Aux profondes caresses qui sont des talismans.

10-12 juillet 1887.

18 juillet 1887, 4 h. 1/2.

Tu aurais voulu, mon amie, ne pas me voir aujourd'hui pour que je t'écrive. Ne sais-tu pas qu'il y a des choses qui ne s'écrivent guère et que celui qui est heureux est moins expansif que celui qui souffre. Il aurait fallu m'être dure ce matin pour recevoir ce soir des phrases amères, éloquentes aussi. Est-ce que tu aurais aimé me faire souffrir sitôt après m'avoir rendu aussi heureux que peut l'être une humaine créature! Nous avons eu, en ces mois passés, des heures noires, des angoisses, des défaillances qui plus d'une fois nous firent douter de nous-mêmes, du bonheur possible; pourtant nous l'avons atteint. Garde-le-moi; tu tiens ma vie. Comme je t'aime et comme je vais t'aimer, non pas davantage, serait-ce possible, que je ne l'ai fait jusqu'ici, mais autrement, il me semble, sans plus de doutes, car je ne douterai jamais de toi. Il y a si longtemps que je t'aime; et comme la joie suprême, toujours attendue, toujours fuyante, a été radieuse! Toute tu m'appartiens, et moi aussi je suis à toi sans restriction aucune. Et sans cet abandon absolu, sans ce don mutuel, nous ne pouvions que vivre inquiets, incomplets, torturés par cette sensation du désir jamais désaltéré.