Et peut-être aura-t-il été bon que nous ayons attendu ainsi; cela donne à ton abandon un prix plus rare encore. Mais songe, maintenant que nous nous aimons sans craindre le lendemain, songe que nous aurions pu nous haïr! Et j'en souris aujourd'hui, tant cela me paraît absurde, de cette idée, qui hier encore me torturait.

CHANT ROYAL DE L'ÉDEN

JÉSUS, le chimérique empire, où tu règnes en doux Seigneur, n'est pas l'oasis où j'aspire ni l'idéal de mon bonheur. Ce monde désolé, que blesse un cœur hautain, en sa noblesse, m'a fait un génie amer, noir, fait de dédain et de savoir: je ne crains le gel ni la flamme, Jésus, il n'est en ton pouvoir, l'éden que je veux pour mon âme.

L'éden que je prétends élire n'est pas plus vaste que mon cœur: j'y vois des lacs bleus où se mire mon regard, en joie ou douleur, soit que la brume ou la liesse avive ou voile leur tendresse, lacs si profonds qu'on y peut voir le jour, le matin et le soir, ciel qui s'éteint, ciel qui s'enflamme: et je contemple en ce miroir l'éden que je veux pour mon âme.

Mousses dont la blondeur attire vers le charme de leur fraîcheur; Source où tout deuil et tout martyre n'est plus que joie et que douceur, fontaine d'extase et d'ivresse, ô réconfort de la détresse, apaisement du désespoir, permets que, plein de nonchaloir, désaltéré par ton dictame je trouve en toi, sans plus douloir, l'éden que je veux pour mon âme.

Harmonieux et fier navire au rythme indolent et vainqueur, ô nef, qui jamais ne chavires, berce ma peine et ma langueur: double voile qu'un souffle presse et qu'une âme parfois oppresse, prends pour passager mon espoir, vogue, ô nef qui sais m'émouvoir! O nef à la rose oriflamme, ton vol blanc me fait entrevoir l'éden que je veux pour mon âme.

Autel aux piliers de porphyre où s'évapore la douleur, c'est sur ton marbre que j'aspire à l'holocauste de mon cœur: autel tout rempli d'amour, laisse qu'après le sacrifice, ivresse, alors que se meurt l'encensoir, je me fasse, ô doux reposoir, pendant que ton encens me pâme, à genoux devant l'ostensoir, l'éden que je veux pour mon âme.

ENVOI

Roi des Cieux, je sais mon devoir, mais tu ne voudrais recevoir ce chant où des grâces de femmes montrent en un secret miroir l'éden que je veux pour mon âme.

CONTRE-ENVOI