6 h.—Décidément, non, il ne sera guère distrait, la vie est trop lente; entre chaque phrase il y a place pour une pensée vers elle. Sorti un peu par une des avenues, allé jusqu'au village: peu récréatif. Me voyez-vous, mon amie, dans ce cadre champêtre. Non, puisque vous ignorez le cadre. Pourtant toutes les campagnes se ressemblent par un point: le fond du tableau est vert. Que de vert! J'en étais déshabitué à ce point. Les chemins eux-mêmes sont verts et aussi verts les troncs des arbres habillés de mousses.
Après la secousse que j'ai éprouvée—secousse, est-ce le mot?—quelque chose d'approchant—après le don de moi-même, je ne retrouve pas ici ce que je croyais y avoir laissé. Puis, pour presque une semaine encore, ma sœur est absente et c'est une contrariété; sa présence m'eût été plus agréable que jamais, elle seule pouvait faire passer un peu plus vite les heures.
10 h.-1/2.—Je monte à ma chambre, las de n'avoir rien fait, sans courage même à écrire des mots pour elle.
L'étoffe rayée dont il est question se fait encore dans le pays. On en trouve à raies violettes ou bleues sur fond noir; on en peut commander de tel dessin et couleur que l'on veut. L'idéal en ce genre c'est, je crois, rouge et orange par bandes d'inégale largeur. Ce que l'on obtient maintenant est, paraît-il, de moins beau tissu. La largeur est de un mètre. Je tâcherai d'en trouver d'anciennes.
Il y aura du houx dans mes bagages et beaucoup d'autres verdures. Je tâcherai de lui en envoyer des spécimens dans des lettres et elle dira ce qui lui plaît. Je ne pense qu'à elle et m'ingénie à épuiser la liste de ce qu'elle a demandé.
Pourquoi faire, me dit-on, cette étoffe?—Couvrir un fauteuil, faire un tapis de table, une tenture. Prendre un air innocent et détaché est amusant.
J'aimerais beaucoup être à demain. J'aurais une lettre d'elle. Si je ne l'avais pas ce serait une grosse déception. Sa belle grande écriture sur l'enveloppe; l'adresse sur le côté gommé, le timbre de travers; à moins qu'on n'ait dissimulé son originalité par prudence.
Dimanche matin, 4 septembre.—J'ai rêvé de la lettre que j'attends et j'y pense tout d'abord en me levant. Je n'ai jamais lu beaucoup de son écriture, elle ne m'a pas gâté d'épanchements écrits. Son caractère est ainsi. Mais je sais lire dans ses yeux, sur ses lèvres fermées et je comprends les hiéroglyphes de ses gestes, de sa démarche, les mouvements de ses membres chers, le rythme de sa respiration.
Il fait un affreux temps gris. Pourtant devant moi, le soleil, de temps en temps, entre deux nuages, illumine un grand laurier-palme aux feuilles vernies.
J'essaie de m'amuser un peu par les yeux, mais sans conviction; rien ne me réveille.