Ce matin la sensation de l'absence s'exacerbe, devient une souffrance. Nous avons déjà subi bien des cruelles nécessités, mais celle-ci est vraiment trop amère.
A demain, ma Berthe chère, ma chère femme. J'ai au doigt un des anneaux de la chaîne, tu as l'autre et notre pensée, du moins, nous tient magnétiquement unis.
Manoir de Mesnil-Villeman Lundi, 5 septembre 1887.
Lundi, 3 h.—Je viens seulement de recevoir ta lettre, que j'attendais hier, et qui me parvient un jour en retard par suite d'une stupide erreur de la poste. Quelle déception hier, et quelles heures, quelles lignes noires j'ai écrites (que je n'envoie pas). La contrariété a été telle que j'ai été malade toute la soirée, toute la nuit, jusqu'à ce matin, où j'ai repris vie en attendant le facteur. J'ai parcouru les pages en attendant de les pouvoir lire seul et je les tiens dans ma main toute pleine de toi et de ton cœur. Ce sont de singulières vacances, un singulier repos que je prends, toujours en une perpétuelle tension de pensées, les yeux vers toi. Je te voyais restée debout sur le quai, maintenant je te vois sur ce banc où nous avons fait, plus d'une fois, de longues poses tristes à l'idée de nous quitter pour douze heures, et maintenant ce sont des jours.
J'avais bien peur de la crise que tu as éprouvée; pleurer, tu as pleuré et c'est moi qui… Ne te fais pas d'idées si noires, ô ma chère femme, pense au retour. Quand tu auras cette lettre, huit jours bientôt seront passés et il s'en faudra d'une semaine que nous nous retrouvions. La séparation est ce qu'il y a de plus cruel au monde; si elle était irréparable, éternelle, celui de nous qui demeurerait ne demeurerait pas longtemps. Partir avec toi, s'endormir avec toi pour toujours, ce ne serait rien, et au contraire ce serait peut-être l'infini.
Quoique nous souffrions, nous avons la bonne part, ma chère reine, nous nous aimons uniquement, nous ne vivons que de la vie l'un de l'autre, c'est la plus grande somme de délices qu'il soit donné à une créature humaine d'éprouver. Tu m'as fait cette joie, je te dois tout; il me semble que c'est de toi que je tiens l'existence et hors de toi je n'en voudrais pas. C'est bien la Vie Nouvelle, la Vita Nuova, qui a commencé avec ton amour. Je puis écrire comme Dante, à cette date: Ici commence la Vie nouvelle. Et j'aurais pu dire encore comme lui, quand je te vis, la première fois, si j'avais eu de justes pressentiments: Voilà un Dieu plus fort que moi, il va me dominer. Comme lente et douce a été notre mutuelle pénétration jusqu'au jour, où, par ma faute peut-être, commencèrent des luttes douloureuses. N'en regrettons rien. Le présent dépend du passé, et qui sait si ce n'est pas cela qui devait faire la force de notre passion de nous être tant et si longtemps désirés? Je t'ai respectée, je t'ai traitée comme une reine de qui on attend le signal, auquel on ne le donne pas; c'est ainsi que je trouvais en toi quelque chose que les autres n'ont pas; c'est que je ne voulais pas forcer l'éclosion de la fleur, c'est que je te voulais amener à ce point où en te donnant tu te donnais pour toujours, sachant que c'était pour toujours. Je me sens comme forcé de le dire encore, tant cela me paraît étrange: Tout est changé ici; je ne reconnais rien; là où tu n'es pas, rien ne m'intéresse. La passion que tu cherchais, tu l'as créée, et quel chef-d'œuvre tu as fait!
Tu auras été un jour sans lettre. Ce que j'avais écrit était trop noir. Tu as assez de tes tristesses sans que j'y accumule les rêveries d'un homme malade. Avec ta lettre, au moins, je vais vivre un peu.
Au bois de Montlouvel Mardi 4h., 6 septembre.
Sortant de ce bois sombre touffu comme une chevelure, je m'assieds au bord d'un ruisseau, entre deux hautes murailles de verdure. Il y a une odeur de menthe, près de l'eau, les mouches font un bourdonnement doux, pareil à un très lointain chant d'église, les moucherons tournent en cercle à la surface du courant, ça et là, un à un s'y jettent, font de petits ronds qui s'entrecroisent, viennent mourir au bord, coupés, et frangés par les brins d'herbe retombant tout du long.—Un frelon passe avec son rapide vrombissement.
En haut le front des arbres secoue un peu sa chevelure à un léger et lent coup de vent. Le ciel pommelé se reflète dans l'eau très limpide.