—Quel sera notre joueur de flûte?

IV.—Le plaisir est humain et divin; il est spirituel; ce n'est pas un instinct qui le domine, il a une âme. Il n'est pas égoïste et même ne s'épanouit qu'en autrui. La chair ne frissonne qu'aux frissons de la chair; le plaisir ne vit que du plaisir qu'il donne. Pour chanter cette chanson charmante, cette enivrante chanson, dis, ô, mon amie.

—Quel sera notre joueur de flûte?

V.—Désir, plaisir, passion, la passion qui en dépit de tout, des hommes ennuyés et envieux, de la société stupide et borgne, unit deux êtres, et d'une inéluctable soudure, rive en une seule deux vies; la passion rare et qui fait peur; la dévorante passion qui ne s'attaque qu'aux forts et parfois les dévore; la passion qui ne se nourrit pas seulement de rêves et d'effleurements, mais de chair et de sang, pour dire la passion, une telle passion,—

—Quel sera notre joueur de flûte?

VI.—Et pour rythmer les rires où s'épand la joie de se comprendre, l'insaisissable accord des yeux, les contacts perpétués des doigts, les appels fréquents des lèvres, dis-moi, amie.

—Quel sera notre joueur de flûte?

VII.—Est-ce que c'est moi? Moi, que m'importe ce que j'ai senti! Je veux des baisers nouveaux et de nouveaux baisers, encore,—joncher, comme de roses, ta chair adorée. Puisque c'est moi qui t'aime, pourquoi veux-tu que je sois aussi le joueur de flûte?

9-10 octobre 87.

REMY DE GOURMONT