«Me voici installé dans un de ces palais que l'on aperçoit groupés au loin dans les vallées ou sur les collines et d'où se propage un bruit confus et continu comme celui de la mer, etc.»

D'ailleurs, mes étonnements ne sont plus. Je demeure avec Cydalise dans une chambre qui donne sur la mer fleurie et où j'étouffe quand la fenêtre est fermée. Je ne la vois guère plus, ma divine amante, qu'au temps où notre couche n'avait pour rideaux que les branches des pins. Jamais elle ne rentre avant deux ou trois heures du matin et si lasse que c'est à son réveil seulement qu'elle pense à l'amour. Elle continue de réciter les vers des poètes devant le peuple assemblé, et après la séance publique, des amateurs de poésie réclament encore ses talents. Néanmoins je ne m'ennuie pas. Je regarde. Je ne vois pas encore bien. Mon bonheur est concentré dans Cydalise, et je fais la joie de ses jours.

Votre dévoué,

Antiphilos.

VI
LA CELLULE

1er mars.

Quelle vie, mon cher ami, depuis que j'ai quitté, pour l'amour de Cydalise, mes bois familiers et leurs hasards! D'abord quelle monotonie, puis que de troubles, que d'ennuis! Dix fois j'ai voulu fuir, mais les bras de mon amante m'ont retenu, et ses larmes, ses sourires, ses baisers, ses gestes suppliants.

—«Attends au moins les beaux jours, me dit-elle, mon amour. Que ferais-tu parmi ce froid, ce vent et la plainte des pins sonores, maintenant que tu es habitué à la douceur des lits et à la tendresse de mes bras? Retrouverais-tu ton chemin, seulement, parmi toutes ces maisons qui te dérobent l'horizon? O Antiphilos, pense à moi, pense à nos matinées, pense à mes jours que tu as divinisés par ta présence. Quoi! laisser ta Cydalise! N'as-tu pas tout ce qui est nécessaire à un satyre? Dis, parle, que veux-tu?»

Je ne sais que répondre à ces paroles de miel qu'elle dépose dans mes belles oreilles pointues et aussi sur mes lèvres, dans un baiser. Ce que je désire, c'est me retrouver moi-même, mais comprendrait-elle cela, si je le lui disais? Et je me tais. Je lui tais aussi une aventure qui m'a bouleversé, dont elle se doute, j'en ai peur, mais dont je ne veux pas qu'elle ait jamais la certitude. J'en tremble encore, mais vous la saurez, car vous êtes mon ami, et à qui donc la conterais-je, puisque je n'ai plus pour confidents les pins, les rhododendrons, les rochers et les ruisseaux? Autrefois, quand il m'arrivait quelque vilaine aventure, pour m'être trop approché des hommes, je chantais allègrement ma peine et ma peur. Maintenant, prisonnier, je n'ai plus rien de vivant qui m'écoute, et ma voix, quand elle module, m'assourdit. Et puis, j'ai d'autres soucis que la liberté, la liberté que je sais que je ne reprendrai pas.

Un jour de soleil du mois dernier, à force de me pencher par la fenêtre et de scruter les alentours, je découvris non loin d'ici un coin de verdure, un jardin d'où montaient parfois des cris aigus et je désirai y aller. Cydalise me promène tous les jours avant dîner (tout à fait comme un animal favori); nous allons par les rues vieilles, nous allons vers le port, nous tâchons de gagner la campagne, mais c'est trop loin et Cydalise n'a jamais le temps. Nous dînons de bonne heure, elle rentre avec moi, et, après quelques caresses, me laisse en me recommandant d'être bien sage. Ces façons maternelles me sont douces, mais elles me sont sévères aussi: je me vois avec peine redevenu obéissant comme un petit enfant: ma fierté en souffre. D'autres fois, je réfléchis que c'est l'amour qui me tient et modifie mon âme; alors je n'ose plus me plaindre, et bien docilement je fais tout ce qu'a voulu Cydalise.