Je m'endors vite d'ailleurs, la lecture à la lumière m'éblouit et j'ai conservé cette faculté plus divine encore qu'animale, je crois, du sommeil facile, à la fois profond et léger, qui tombe aux abîmes en une seconde et en une seconde remonte à la surface. Je ne me réveille qu'à l'entrée de Cydalise en qui, souvent à cette heure-là, murmurent encore les harmonieuses abeilles du Pinde. Elle fredonne les vers qu'elle a déclamés devant le peuple selon des rythmes nouveaux et fort inattendus pour mon oreille plus habituée aux bruits du vent dans les arbres qu'aux inventions du génie de la grasse Euterpe. Quelquefois, elle tombe sur moi, étourdie de fatigue et la bouche amère. Quelquefois elle se dévêt avec frénésie et m'étonne bientôt moi-même par l'audace de ses gestes lascifs. Mais il faut bien dire que, la plupart du temps, elle est fort calme. Après m'avoir crié: «Bonsoir, Tityre», elle fait le récolement des monnaies éparses dans le grand sac qui ne la quitte pas, se montre généralement satisfaite et ne tarde pas à s'endormir.

S'il n'y avait pas les matinées, je ne supporterais assurément pas une vie si étroite et si mesurée; malgré mon amour pour Cydalise, je m'en irais au hasard des chemins, mais les matinées, je l'avoue, embellissent ma vie. Cydalise est très belle et elle me livre sa beauté bien plus littéralement que dans les grottes et sur les mousses. Le grand air et l'absence de clôture effarouchent toujours un peu les femmes. Aussi je comprends et j'admire ce que votre civilisation a fait pour les rassurer. Si j'en juge par Cydalise, quelles faunesses derrière deux bons verrous et sous une lumière doucement tamisée par des rideaux propices! Celle-ci est digne des dieux. Que n'es-tu, telle que moi, immortelle! Je ne puis te regarder sans mélancolie, après que tu t'es répandue autour de moi comme une vague de délices, car maintenant que je perçois ton existence continue, je perçois aussi ton destin. C'est en passant seulement et comme tombent les éclairs que les dieux doivent aimer les femmes. Elles les ressentent alors ainsi qu'une foudre mémorable qui descend, allume, consume, disparaît et, pour eux, ce n'est dans leur vie qu'une sensation plus ample, qu'une inspiration plus profonde, qu'une coupe de vin plus ardente. Mais l'union constante de deux êtres si différents d'essence, quoique presque tout pareils en désirs et en plaisirs! L'amour de Cydalise me fait connaître la tristesse des choses périssables. Je pense aux fleurs, je pense aux moissons, je pense aux saisons, à tout ce qui ne vit qu'un jour, à tout ce qui tombe sûrement dans le gouffre et qui n'en remontera pas. Cydalise m'a donné une âme d'homme en me donnant son amour de femme, mais une âme d'homme qui sait que le destin ne l'atteindra pas, cependant qu'il verra périr ses amours.

Des hommes, je possède déjà tout le jargon métaphysique. Je ne puis plus prendre la vie telle qu'elle s'offre à moi, bonne ou mauvaise, mais toujours adorable puisqu'elle est. Malgré ma divinité, je pense à ce qui sera, comme si je ne portais pas en moi à la fois le présent et le futur et comme si je n'étais pas destiné à ne jamais en sentir le poids à mes épaules. Dieux mystérieux, il me faut un effort pour ne pas penser douloureusement, moi dont la vie inconsciente exultait en de brefs moments de lumière! Est-ce que je deviendrais vraiment un homme pour avoir aimé vraiment une femme? J'aurais donc un âge, moi aussi? Combien d'années vivent les faunes amoureux? C'est peut-être ainsi qu'ils ont disparu, car on n'en rencontre plus, du moins sur cette terre occidentale.

Voilà à quels excès se portent mes divagations et les pensées illogiques qui m'assaillent en contemplant la tête transitoire de Cydalise, endormie comme elle sera morte, sur mes genoux fauves. Ah! quel poison que votre amour, humains, et quelle idée fut la mienne de lever vers mes lèvres l'amphore fraîche et qui paraissait d'eau pure? Fiez-vous à l'eau pure, Faunes et Satyres!

Et je ne vous ai pas dit mon aventure. Cydalise dort encore, mais elle va se réveiller. Je n'ose pas. Je vous écrirai encore prochainement. Malgré ses matinées de soleil, plaignez le pauvre Satyre.

Antiphilos.

VII
LE SATYRE! LE SATYRE!

Toulon, 15 mars.

Mon cher ami, la tête d'un satyre qui demeure à Toulon avec une récitante lyrique, favorite du peuple, et qui ne voit plus d'autres paysages que les inharmoniques logis des humains, est sujette à d'étranges bouillonnements. Vous me pardonnerez donc les divagations de ma dernière lettre qui voulait vous raconter une anecdote et qui n'a pas su le faire. Je n'arrive pas à ranger mes idées dans leur boîte. Elles empiètent les unes sur les autres, d'où il résulte une grande confusion. Quand j'en veux tirer une, les autres y sont mêlées et le temps se passe à les mettre en ordre.

J'allais atteindre le fait principal, quand l'heure est venue pour Cydalise de rendre à ses traits reposés le sourire qui les éclaire. C'est pour dire que Cydalise se réveille en souriant. Cela fait comme une rose qui s'ouvrirait assez vite pour laisser observer le dépliage de ses feuilles. La vision est de celles que je ne voudrais pas manquer et chaque matin je cueille sur la rose que je surveille la rosée des lèvres humides. Les Hamadryades et les Oréades sont belles. Heureux qui peut les surprendre dans la fraîcheur des aurores et soulever dans leur sein les orages de la volupté! Mais Cydalise efface leur souvenir par je ne sais quelle grâce où se mêlent les promesses et les désirs. C'est bien la nymphe qui s'éveille, mais la nymphe qui attend son amant et va le prendre joyeusement en même temps qu'elle se donne à lui. Je n'en finirais pas, cher ami, si j'osais vous dire tous les charmes que Cydalise me fait éprouver. C'est une incantation, peut-être, mais à l'effet de laquelle je me prête avec joie, et je ne me rassasie pas du breuvage divin, non plus que de la folie où il m'exalte.