XIV
FUITE
Cannes.
Mon cher ami, Diogène me dit que c'est l'usage entre civilisés de se faire force compliments hypocrites quand arrivent les derniers jours de l'année, mais cette coutume ne me convient pas pour plusieurs raisons. La première est que je connais les saisons, mais non pas les années, qui ont déjà tombé sur ma tête en nombre tel que je devrais en être enseveli. Tantôt il fait chaud, tantôt il fait froid. Les saisons alternent et ne s'accumulent pas. La seconde, la troisième et les autres sont que j'ai un dégoût profond des hommes et que je ne veux plus leur ressembler en rien. Je m'en vais, je retourne aux vieux bois sacrés et au hasard des routes. J'ai retenu mon passage sur une nef qui regagne le pays de Théocrite, veuve des citrons qu'elle apporta. Diogène m'a représenté que sans doute je serai très malade, aussi que je ferai peut-être naufrage, mais je crois que c'est pour m'effrayer, et d'ailleurs j'aime mieux me livrer à tous les périls que de risquer de devenir à la fin un homme pareil à ce que vous êtes. Je m'en vais, je m'en vais! Rien ne me retiendra.
Je fuis un mal affreux, qui diminue mes forces, qui brise mes jambes, qui pourrait faire blanchir mon poil. Diogène, qui en est atteint comme moi, moins peut-être, le supporte gaillardement, se moque de moi et me jure que c'est le lot commun des hommes et qu'il faut apprendre à vivre avec lui. J'en eus déjà une crise, dont je vous fis part, je crois, mais, cette fois, c'est intolérable. C'est l'ennui. Tout me semble inutile, je n'ai aucun désir et la vie est pour moi sans goût. Diogène me dit que cette crise passera comme la première, mais elle est beaucoup plus forte et j'y succombe. Je sens que seule la solitude peut me guérir et il faut que je mette à la chercher la dernière énergie qui me reste encore.
Cydalise m'a décidément oublié. Cela m'a fait du chagrin, et voilà déjà un mauvais sentiment et dont j'ai honte. Diogène le trouvait honorable, mais je ne suis pas (heureusement) construit comme vous et elle me fait horreur, l'idée qu'une femme aurait pu me réduire en esclavage au point de me rendre son oubli douloureux. Le pis, c'est qu'il y a une partie de moi-même qui pense comme Diogène. Il est allé faire un tour à Toulon. Elle n'est revenue à aucun moment. Elle n'a pas écrit. Enfin il a su par une de ses camarades qu'elle n'était jamais allée à Turin; elle ajoutait que nous aurions peut-être de ses nouvelles un jour ou l'autre. Je voudrais ne jamais plus connaître que des femmes sans nom, comme celle que je ramassai dans les jardins de Monte-Carlo. Il ne faut pas qu'un être sorte de sa nature. Celles-là me conviennent, qui viennent menées par le hasard, et qui passent.
Je m'en vais! Il y a tout de même une consolation dans ces syllabes que je répète souvent, et qui me mesurent mes derniers jours parmi les hommes. Diogène ne cherche pas beaucoup à me retenir. Il voit mon abattement et a renoncé à le vaincre. D'ailleurs, je crois qu'il a la nostalgie de sa vie libidineuse; le voyage de Toulon a réveillé ses souvenirs. Je le regretterai peut-être. Il n'ignore rien des mœurs des femmes de son pays et moi, qui en ignore presque tout, j'aimais ses discours amers et pourtant pleins de jovialité:
—«Tu nous reviendras, Satyros, quand la solitude, ou plutôt la barbarie, aura retrempé ton cœur. Tu as encore bien des expériences à faire parmi nous, je veux dire parmi les femmes qui aiment l'amour, et c'est toutes, si on compte celles qui le fuient parce qu'elles croient en avoir peur. Tu n'as connu que celles qui se jettent à la tête des hommes, mais il y a celles qu'il faut conquérir. C'est l'infini, Satyros. C'est notre infini à nous et généralement notre tombeau. Nous y descendons, en rêvant encore à l'énigme de leur sourire dont on ne saura jamais s'il est une propriété naturelle ou une condescendance de leur visage. Tu ne peux pas comprendre cela, je le crains, Satyros, mais, ces femmes-là, on les aime en proportion de ce que l'on doute de leur amour, dont on n'est jamais sûr. Elles ne sont jamais tout à fait conquises, et c'est ce qui donne tant de prix à leurs moindres faveurs. C'est un monde bien différent. Tu n'en as point la moindre idée, Satyros. Tu en es resté à Phryné, chez laquelle on avait toujours accès, précédé d'un sac d'or…
—L'or, qu'est-ce que c'est que ça?
—Ou d'une belle réputation faunesque.
—A la bonne heure!