Marcelle était jolie comme un bouquet de roses: instruite au sourire par les sourires penchés sur son berceau et sur ses jeux, elle savait rayonner à propos et chacun la tenait pour la plus aimable personne. Grande, bien prise et faite au tour, elle avait une peau blanche et fine, des yeux bleus, des lèvres fraîches et une longue chevelure blonde.
Marceline était laide, petite, noire de teint et de cheveux; à la vérité elle avait des yeux très vifs, mais d'une couleur sombre et sans aucune expression tendre. On la prenait pour la gouvernante de sa sœur, et quelque fois pour sa femme de chambre, car, et bien qu'on ne fût pas assez cruel pour lui refuser de la toilette, elle affectait un goût pour les vêtements simples.
Marcelle avait déjà refusé plus d'un parti, parmi les plus avantageux, lorsqu'un jeune seigneur, nommé Lélian, toucha son cœur par ses bonnes manières, son titre, qui était celui de marquis, et sa fortune.
Le jour du mariage fut fixé, Lélian fit sa cour d'une manière fort galante et l'on ne s'occupa plus que des fêtes qui devaient marquer un si grand jour.
Marceline se garda bien de montrer aucun dépit de ce que la cadette se mariait avant elle. On la vit au contraire aimable comme jamais. Elle reçut avec une bonne grâce inaccoutumée le jeune marquis destiné à sa sœur, tout le monde lui sut gré de cet effort, et on commença de la trouver moins laide et moins déplaisante. Au milieu de sa joie même, Marcelle gardait toujours cet air hautain qui sied à une fille bien née, Lélian, ressentait pour elle plus d'admiration que d'amour et il n'était pas fâché de causer un peu avec Marceline. La «petite», ainsi qu'on la nommait dédaigneusement, lui parut bientôt plus intelligente et plus gracieuse que sa sœur. Elle parlait de tout avec esprit, sa bonne humeur ne se froissait d'aucune taquinerie, et quand elle était par hasard seule avec Lélian, une flamme étrange d'un charme presque mystérieux, éclatait dans ses yeux obscurs. A force de les regarder, Lélian découvrit que ces yeux, d'un brun noir, avaient une gamme d'expression parfaitement nuancée; ils parlaient. Dès lors, et dans les moments qu'il ne consacrait pas à Marcelle, il s'ingénia à épeler le langage des yeux de Marceline.
Il y songeait autant qu'un homme, à la veille de se marier, peut songer à des yeux qui ne sont pas ceux qu'il épouse, lorsque Marceline subitement souffrante, garda pendant trois jours la chambre. Ce hasard fut décisif: les yeux noirs reprirent leur langage et si clairement qu'il fallut les comprendre.
C'était le jour même du mariage, le matin. Tout à fait guérie, mais pâle encore un peu, Marceline errait dans le jardin, agaçant çà et là les fleurs, d'une chiquenaude, sans en cueillir une seule. Lélian, de son côté, se promenait pour duper son impatience: ils se rencontrèrent.
Que se passa-t-il entre eux pendant qu'ils allaient, par les allées, silencieux et lents? Que disaient-ils, par les allées? Lélian entendit sans étonnement ces paroles de Marceline qui les jeta comme une flèche, en le quittant soudain:
«Surtout ne vous trompez pas de porte, ce soir, nous sommes voisines, ma sœur et moi!»
Au retour de l'église, il y eut un grand repas qui se prolongea vers la soirée et ensuite des danses et des jeux dans les salons illuminés, puis un souper magnifiquement servi, puis de nouvelles danses et de nouveaux jeux. Les paysans, sous une tente dressée exprès, prirent part aux réjouissances; ils chantaient des chansons, tiraient des coups de fusil, dansaient, s'embrassaient, buvaient à la mariée.