«Mais quoi! ne sont-elles pas toutes les deux superposées dans la vie? Que dis-je, entre-mêlées? Rose est bien trop ignorante du train des choses pour avoir aucun soupçon. Et puis, des lettres d'écriture féminine, j'en ai reçu dix sans me cacher, pendant mon séjour à Robinvast..... Rose, il est vrai que j'ai été un peu loin avec elle. Mais à qui la faute? Si elle avait résisté aux premières attaques, je n'aurais pas insisté. Quelle égoïste!... Je devrais pourtant lui écrire. Non, pas aujourd'hui encore. C'est à mon tour d'être fâché.»
Dans la journée, il pensa encore plusieurs fois à Rose. Les scènes du jardin et du bois revenaient l'énerver. Puis une question se posait dans son esprit: Est-ce que je l'aime? Mais il refusait de répondre. D'autres se présentèrent plus insistantes encore: Comment reculer? Il ne comprenait pas. Il n'avait pas l'intention de reculer. Alors, à quand le mariage? Cela, il n'en savait rien.
«Qu'on me laisse respirer! J'arrive, j'ai des travaux en retard, des amis à voir. Il faut que tout se fasse. Pour la petite dryade du bois de Robinvast, il n'y a qu'une chose au monde, moi. Pour moi, il y en a dix, il y en a mille.»
Il sonna, donna des ordres inutiles, demanda des renseignements vains. Vers trois heures seulement, il ouvrit la porte à une image qui rôdait depuis le matin autour de sa tête: Gratienne devait venir le prendre à quatre heures et ils devaient aller à Saint-Cloud. C'était un de ses grands plaisirs qu'il retrouvait là.
«Rose comprendrait-elle ces paysages si profondément civilisés, cette nature assagie, ces coteaux aux lignes harmonieuses comme le corps d'une belle femme couchée?»
M. Hervart se sentait fort dispos. Les malaises qui l'avaient inquiété à la campagne avaient disparu depuis son retour. Il trouvait en Gratienne l'accueil favorable à la réalisation de ses désirs. Elle connaissait ses goûts, ses manies et les partageait. Bref, il se promettait, après cette familière promenade, des heures émouvantes. Une surprise, fort désagréable cependant, l'attendait. Après des préludes passionnés, alors que tout son être tendait à la réalisation de l'acte, M. Hervart eut une faiblesse. Sans doute, la tendresse habile de Gratienne en avait triomphé. L'amour-propre, des deux parts, avait été sauf, mais il n'en restait pas moins que, pour la première fois de sa vie, M. Hervart avait manqué de présence d'esprit.
Le matin, il songea à Stendhal, emporta le volume à son bureau, et lut avec une grande attention le chapitre LX de l'Amour. Il n'y trouva aucun éclaircissement. Gratienne, certes, ne lui en imposait point et, d'ailleurs, nulle femme ne lui avait jamais inspiré cette sorte de passion mal équilibrée où le corps recule, effrayé par son audace.
«Stendhal a sans doute trouvé une des causes de l'absence d'à-propos, mais il n'en a trouvé qu'une. Et puis, tout cela, ce n'est pas de la psychologie, c'est de la physique. Il n'y a que de la physique. Bouret me dira cela.»
Bouret, qui connaissait la vie de M. Hervart, s'en fit conter, point par point, la dernière année. Ensuite, il dit:
—Bien. C'est très simple.