«Cela, pensa Léonor, c'est mieux; c'est presque bien ... Hervart est-il encore à Robinvast? J'espère que non. Son congé n'était pas indéfini, je suppose. Si j'écrivais à Gratienne?»

«... O fleurs que mon Bien-Aimé a fait éclore dans mon cœur, vous embaumez mon âme et vous faites délirer mes sens....»

«... Délirer mes sens.... Est-il bien utile que je me rappelle au souvenir de Gratienne? J'aimerais autant me renseigner d'un autre côté.»

«... délirer mes sens! Mon corps frémit au souvenir de la nuit de Compiègne dont chaque minute est une étoile qui brille dans mes rêves. Je ne savais pas ce que c'était que l'amour....»

«Qui sait ce que c'est que l'amour?... Je ne suis pas forcé de répondre aujourd'hui. Mais, j'y pense, je ne sais pas où est Gratienne. Elle devait partir presque en même temps que moi. Laissons cela....

«... Ce que c'était que l'amour.... Je ne veux pas retrouver Hervart à Robinvast. Il m'ennuie. Est-ce qu'elle va vraiment épouser ce «fonctionnaire»? Si Rose savait? Oui, mais si Rose savait tout, m'estimerait-elle beaucoup plus que M. Hervart? J'ai dix ans moins que lui, voilà tout, et ma maîtresse est une pierre au cou beaucoup plus lourde que la sienne. On éloigne gentiment une Gratienne; avec une Hortense, la manœuvre est bien plus difficile. Elle peut faire un scandale, elle peut s'occire, elle peut se faire jeter à la porte par son mari et venir se réfugier dans mes bras.... Alors? D'ailleurs, je l'aime assez cette belle femme et je souffrirais beaucoup s'il fallait la désespérer. Et puis, Rose est follement amoureuse. Soyons raisonnable. Où en étais-je? toujours à l'amour.»

«... l'amour, avant de te connaître, et j'ignorais la volupté, avant notre nuit de folie....»

«Cela, c'est très possible. Mais pour l'amour, je doute. Est-ce de l'amour, cette frénésie de curiosité sensuelle qui nous pousse à vouloir connaître sous toutes ses faces et selon tous ses mystères le corps que nous désirons? Pourquoi pas? C'est même sans doute le plus bel amour. Mordre, manger, dévorer! Ah! qu'ils ont bien compris cela, ceux qui réduisent l'objet de leur amour à un petit morceau de pain qu'ils avalent. La communion, quel acte d'amour! C'est merveilleux. Bouret trouverait cela fou, peut-être, mais Bouret, qui a raison d'être matérialiste, a tort de ne pas comprendre le mysticisme matérialiste. Peut-on être plus matérialiste à la fois et plus mystique que les chrétiens, ceux qui croient à la présence réelle? La chair et le sang, c'est cela aussi que voudraient les amants, et eux aussi doivent se contenter d'un simulacre.»

«... de folie. Cela m'a révélé un monde nouveau. Je ne mourrai pas, comme Josué, sans avoir vu le paradis terrestre.»

Cette phrase, malgré sa banalité, agréa à Léonor, qui revenait à plus d'indulgence pour sa maîtresse.