«C'est un grand effort pour elle qu'une si longue lettre, et comme c'est pour moi qu'elle l'a fait, ce grand et tendre effort, je serais bien lâche de m'en moquer. Alors, je ferais peut-être aussi bien de n'en pas lire davantage. Je vais lui demander un rendez-vous à Carentan. Cela lui fera plaisir, et à moi aussi. Après, j'irai à Robinvast. Tout s'arrange.»
Le rendez-vous à Carentan fut difficile à organiser. Hortense, d'abord heureuse et toute prête à partir, semblait hésiter. C'était trop près, c'était une trop petite ville. Cependant, son désir était si fort! Comment faire? Elle espérait trouver un prétexte pour aller seule à Paris.
La vérité était que, réintégrée dans son milieu, Hortense ne se sentait pas assez d'audace pour en braver volontairement les règles. Elle était de celles qui sont prêtes à tout, pourvu que les circonstances déterminent leur volonté. Céder vivement à un amant impérieux, n'importe où, dès que la sécurité est assurée; profiter d'un hasard; mais le créer, mais l'organiser? Son escapade à Compiègne lui apparaissait maintenant comme une de ces fortunes que la vie n'accorde pas deux fois. Elle rêvait d'une nouvelle rencontre fortuite avec Léonor; mais un rendez-vous concerté! A cette idée, elle se sentait suivie, guettée, elle se trouvait mal. Etre surprise par son absurde mari, quelle honte!
«Si Léonor venait ici, nous trouverions bien quelque combinaison. Je puis être souffrante, un dimanche, garder la chambre, rester seule à la maison, et puis, il y a le hasard!»
Elle s'en remettait toujours au hasard. Elle n'avait jamais cédé qu'à l'improviste à aucun de ses amants.
«Ne retrouverions-nous pas, continuait-elle, même dans un abandon rapide, quelque chose de la nuit de Compiègne?»
Les femmes sont des ruminants. Elles peuvent vivre des mois, peut-être des années, sur un souvenir voluptueux. C'est ce qui explique la vertu apparente de certaines femmes: uns belle faute, belle fleur au parfum éternel, suffit à bénir toutes les journées de leur vie. Les femmes se souviennent encore du premier baisa que les hommes ont oublié le dernier.
Hortense rêvait. Léonor désirait. Il ne pensait à la maîtresse d'hier, quand il y pensait, que pour en faire la maîtresse de demain. Son sentimentalisme était matériel. Il passait le ruisseau de pierre en pierre, de réalité en réalité. A défaut d'Hortense, il avait pris Gratienne, non par besoin physique, mais par besoin cérébral. Il lui fallait, pour vivre, l'électuaire de deux ou trois sensations, toujours les mêmes, mais toujours fraîches. Etait-il capable d'un sentiment profond et un tel amour eût-il influé sur ses habitudes physiologiques? Il n'en savait rien. Fidèle aux théories de Bouret, il ne le croyait pas.
Il écrivit à Hortense: «Je veux que tu viennes. » Elle fut effrayée, mais heureuse: «Comme il m'aime!»
La volupté d'obéir lutta longtemps en elle avec la peur. La peur, à certains moments, cédait.