Quand elle revint à elle, ce fut pour éprouver une grande lassitude et une grande peur aussi. Elle regarda tout autour d'elle, craignant d'y découvrir la réalité de la vision douloureuse qui l'avait accablée. Rassurée, elle respira. «J'ai rêvé, j'ai rêvé!»

Mais il lui sembla tout d'un coup qu'un ressort se déclanchait dans son cœur. Il y eut dans son être un brusque changement d'état. Sous son sein virginal, naguère la joie d'une main amoureuse, le chagrin venait de s'installer. Elle le sentait comme on sent un gravier dans son soulier. C'était quelque chose de matériel qui s'était insinué dans l'intimité de sa chair et lui causait non pas une douleur, mais une gêne.

En même temps, tout ce qu'elle aimait d'habitude lui parut sans intérêt aucun. Elle regarda d'un œil indifférent cette chambre où elle avait tant rêvé, qu'elle avait ordonnée, parée avec tant de plaisir, tant de soins minutieux, qu'elle avait filée et tissée pour y dormir, chrysalide, en attendant l'éveil de l'amour. Les beaux arbres du bois qu'elle voyait de sa fenêtre, et jamais sans émotion, lui parurent d'insignifiantes verdures: elle remarqua pour la première fois que leurs cimes étaient inégales, et elle en fut choquée. Des coups de marteau retentirent; elle se pencha à la fenêtre et vit des hommes qui brisaient en deux une barre de granit, et un instant elle se demanda pourquoi.

«Ah! oui, ces réparations.... Que m'importe! Ah! où sont mes belles heures solitaires dans la vieille maison prisonnière de ses lierres et de ses rosiers! Et ce Léonor! Ah! qu'il s'en aille! C'est lui la cause, c'est lui. Sans sa maladresse, je n'aurais point su l'existence de cette femme.... Mais comment avait-il cela dans sa poche?»

L'idée d'une indiscrétion volontaire ne lui vint pas. Elle n'avait jamais songé que Léonor pût éprouver pour elle un sentiment tendre. D'ailleurs, aucun homme que Xavier n'avait encore existé dans son imagination. Il y avait Xavier d'une part; et, de l'autre, il y avait les autres.

Cependant, elle continua de réfléchir. L'amour, la jalousie, le chagrin aiguisaient son intelligence naturelle.

«Il y avait dans le carnet plusieurs lettres adressées à M. Varin. C'est tout naturel. Mais pourquoi celle-ci adressée à cette femme? Il faut donc qu'il la connaisse aussi? Elle la lui aura donnée à cause de la vue du château de Martinvast, sans doute?...»

Elle n'arrivait pas à reconstruire l'aventure de cette carte postale. Il y avait là un mystère qu'elle renonça bientôt à pénétrer.

«Mais je n'ai qu'à interroger M. Léonor. Comme c'est simple! Oui, mais il faudra lui dire que j'ai volé cette image, car je l'ai volée! Ce n'est pas très grave, peut-être, mais comment oser lui en parler, comment avouer, d'abord, que j'ai eu l'indélicatesse de regarder sa correspondance? Oh! une carte postale, une image! Et puis, je dirai la vérité, c'est par hasard que cela m'est tombé sous les yeux, et si la carte avait été tournée du côté de l'adresse, certes je ne l'aurais pas retournée....»

Ce qui lui répugnait surtout, c'était la nécessité de parler de Gratienne, car Léonor n'ignorait pas son projet de mariage avec M. Hervart. Elle demeura indécise, et aussitôt recommença à souffrir, car le chagrin, cependant qu'elle délibérait, l'avait un peu épargnée.