Elle était si morne et si lasse que, la cloche du dîner ayant sonné, elle descendit sans songer à sa toilette, sans rafraîchir ses yeux encore rougis, irrités par les larmes.
[XVII]
Léonor attendait l'effet de sa cure. Il vit, dès le soir, qu'elle avait réussi. Rose avait l'air d'une ombre, mais d'une ombre douloureuse. Elle oubliait de manger, elle demeurait, les yeux dans le vide, la main sur son verre, elle ne répondait pas aux questions, sans les faire répéter. Enfin, il était visible qu'elle avait pleuré.
«Le remède a été amer, se dit Léonor, n'en voudra-t-elle pas au médecin? Peut-être, mais l'important était de rayer de hachures l'image intacte qu'elle portait dans son cœur. C'est fait. Sur le portrait de M. Hervart, il y a écrit partout maintenant, en long, en large, en travers: «Gratienne, Gratienne, Gratienne.» Ah! petite hirondelle des grèves et des alcôves, que tu m'auras été précieuse! Je te donnerai un collier d'or, pour remercier en la personne la souveraine maîtresse des cœurs et des reins. Hervart, toi que j'ai envie, à cette heure, je te plains. Je te méprise aussi. Quoi, tu avais trouvé l'amour ingénu et absolu, tu avais trouvé en une seule créature l'enfant, l'amante et l'épouse, tu possédais le sourire de l'innocence et le désir de la femme,—et tu as laissé tout cela pour Gratienne aux baisers trop adroits! Mais non, pas d'invectives; honnête fonctionnaire, je te remercie. Oui, mais moi, est-ce que je vaux beaucoup mieux? Ma Gratienne est une marquise, mais j'en ai une aussi. Non, je n'en ai plus. Je serai loyal. Je jette à la mer mon ancien fardeau, et je me mets à genoux devant toi, douloureuse jeune fille, les épaules libres et le cœur libre.»
«Il n'arriva rien ce soir-là. Rose garda le silence. Son attitude avec Léonor fut celle des autres moments. Mais, pour conserver son amabilité coutumière, elle était obligée à de pénibles efforts. Léonor délibéra s'il ne prendrait pas la parole lui-même, s'il ne la questionnerait pas distraitement sur ce château de Martinvast qu'il croyait mêlé aux autres papiers et qu'il n'avait pas retrouvé. Le vent l'avait emporté, peut-être»?
«Non, cela serait trop direct. Qu'elle ait des soupçons, soit, je tâcherai de les détruire. Je serais perdu si elle avait des certitudes. Mais je suis bien tranquille. Elle y viendra d'elle-même, elle parlera. Et moi j'aurai l'air de ne pas comprendre, je me ferai arracher une à une des paroles ambiguës.»
Les jours passèrent. Rose, toujours dans la même attitude mélancolique, ruminait ses chagrins. Elle continuait de se taire, et Léonor voyait venir le moment où, sa présence étant inutile, il devrait prendre congé. Les travaux extérieurs s'achevaient, le mauvais temps rendait les terrassements impossibles et Rose avait décidé que les remaniements intérieurs seraient remis au printemps.
Léonor, cependant, commençait de souffrir à son tour. A vivre avec Rose, il avait senti s'accroître et s'affirmer en lui un amour d'abord assez chimérique. Rose, lors de leur première rencontre, avait éveillé en lui quelque chose comme l'amour de l'amour. Il avait d'abord été ému par la générosité de ce cœur innocent qui se donnait avec une violence si noble. Ensuite, il avait éprouvé cette jalousie vague que tous les hommes éprouvent l'un pour l'autre, et il avait détesté M. Hervart, sans pouvoir s'empêcher d'admirer le beau spectacle de son bonheur. Le désir de prendre sa place l'avait naturellement tourmenté, mais c'était un de ces désirs dont on se dit qu'ils ne se réaliseront jamais et devant lesquels, aux heures lucides, on hausse les épaules. Depuis que le hasard et son adresse avaient si bien modifié à son profit la marche logique des choses, Léonor se disait qu'il ne faut jamais douter de rien, que tout arrive, et que l'impossible est peut-être ce qu'il y a de plus raisonnable au monde.
Il était devenu en quelques semaines plus sérieux encore, et surtout plus calme. Son égoïsme commençait à être capable des longs détours. Il savait fort bien que Rose, s'il osait quelque aveu, lui répondrait avec indifférence, peut-être avec colère. Son plan était de hasarder, à l'occasion, quelques discrètes insinuations.