[X.]
Pendant le temps qu'il avait passé seul, M. Hervart avait fait tout son possible pour prendre une décision, comme il se l'était promis, mais les décisions, capricieuses mouches, avaient joué autour de sa tête et ne s'étaient pas laissé prendre. Il s'en fut, en somme, ni surpris, ni contrarié.
«Rose, se dit-il enfin, fera ce que je voudrai.»
Cette certitude lui suffit. Le jour où il aurait une volonté, Rose acquiescerait.
«Mais pourvu que ma volonté soit conforme à la sienne, cela est évident. Or, la volonté de Rose est de devenir Mme Hervart. Elle m'aime, cette petite....»
Il se complut dans cette idée, mais, l'instant d'après, elle l'effrayait. Il se sentait prisonnier. Cent fois, il se répétait.
«Il faut en finir. Ce soir, demain matin au plus tard, je parlerai à des Boys.... Il se moquera de moi.... Eh bien, voilà tout.... Ensuite, il sera bien obligé de céder. Ma volonté, celle de Rose.... Je l'enlèverai, je l'emmènerai à Paris.... Est-ce donc ma première aventure? Si c'est la dernière, au moins, elle sera belle.»
Alors, il entrevit les péripéties de cette entreprise romanesque. Naturellement, il louerait un compartiment afin de s'assurer une solitude propice. Ce ne serait pas la nuit, mais le soir. Après un goûter amusant et d'émouvantes caresses, Rose s'endormirait sur son épaule et, de temps en temps, il presserait son corsage, baiserait ses paupières. Elle serait, en ce moment, à la fois sa femme et sa maîtresse, la femme qui se donne, mais que l'on ne prend pas encore, le beau fruit que l'on regarde longtemps et que l'on manie délicatement dans tous les sens avant d'y porter les dents ou le couteau. Oh! que Rose serait une créature d'amour agréable! Que sa curiosité serait docile! Quelle élève que cette maîtresse! Quelle pâte d'heureuse argile sous les mains du sculpteur! Un enlèvement? Pourquoi pas un voyage de noces? Non, pas d'enlèvement! Pas de sottises romantiques. Des Boys me donnera sa fille quand je voudrai....»
Mais soudain il eut une vision singulière: Il était sur le quai de la gare, à Caen, s'amusant à jeter d'indiscrets regards dans les voitures, et que vit-il? Rose et Léonor, blottis l'un contre l'autre, attachés bouche à bouche. Le train se remettait en marche, et il restait planté sur ses jambes à considérer la lanterne rouge qui fuyait dans la fumée....
Il se leva, plein de jalousie, il courut, puis ralentit le pas, épiant les paroles possibles, interrogeant le silence. Sans qu'il sut pourquoi, le rire de Rose, perçu à travers les feuilles, le rassura. Il vit Léonor se baisser, puis se relever en tenant à la main une fleurette rose.