M. de La Mésangerie fut flatté. Mais il y avait un autre malheur: les babioles pour les enfants avaient été oubliées. Hortense eut quelque honte de l'avouer; elle eut aussi du regret d'une telle distraction.

«Je suis amante, mais je suis mère aussi.»

Elle eut, pour la première fois, l'idée d'un conflit possible entre deux tendances de son cœur. Une course dans la ville répara la faute. Elle en profita pour envoyer une carte postale à Barnavast. Ensuite, elle s'adonna avec un certain plaisir à retrouver ses paysages familiers: ils n'étaient pas aussi différents qu'elle aurait cru.

Léonor revenait sans idées lyriques, mais néanmoins très satisfait.

«J'ai une maîtresse et telle que je la voulais. Libertinage et sentiment. Ce mélange donne une odeur aiguë. Mais je ne la croyais pas capable de tant de liberté corporelle. Jamais elle n'aurait osé cela dans son milieu. Les êtres ne deviennent eux-mêmes que hors de leur milieu natal. Alors ils crèvent ou bien ils se développent selon leur logique physiologique. Les Bretonnes, dont Paris fait parfois de si agréables petites guenippes, sont, à l'ombre de leur clocher, de rêveuses prudes. Hortense est, comme on l'a dit de Marion, «naturellement lascive»: elle aurait pu mourir sans connaître l'art d'exercer avec fruit ce tempérament précieux. Elle semblait si gauche et si honteuse, quand elle se laissait aller dans nos premières rencontres!... Elle m'aime. Mais ne va-t-elle pas m'aimer trop? Quitter son mari! Non, qu'elle reste mon secret.»

Il était de fort bonne humeur, s'intéressant aux arbres, aux rivières et aux maisons. La monotonie des champs de pommiers et de bœufs ne l'ennuyait nullement. N'ayant rien à désirer, il jouissait de vivre.

Il s'arrêta à Carentan, pour chercher la maison où cacher un lit, ne la trouva pas, mais découvrit une chambre meublée assez convenable. Le patron d'un caboteur anglais l'habitait parfois, mais on serait heureux d'avoir un locataire plus sobre. Tout sentait le whisky. Il s'en accommoda, fit nettoyer, paya très bien et ne cacha rien de ses intentions. «Oh! répondit-on, l'autre y en amenait aussi. Pourvu qu'on ne fasse pas de bruit!»

«En, songeait-il, voilà donc ce qu'elle sera pour ces gens. Elle en sera....»

Il partit, alla errer le long de la mer à Grandcamp, sans penser à rien qu'aux petites sensations du moment, qu'il voulait agréables. Il n'était pas de ceux qui se plaignent que les plages soient bordées de maisons, qu'il y ait des salles où se réfugier en cas de pluie ou de vent, des boissons pour faire fondre le sel dans la gorge, des nourritures, des lits et le mouvement d'une humanité médiocre, mais parfois curieuse. Ces petits garçons qui vont devenir de grossiers mâles, ces fillettes destinées à faire de prétentieuses demoiselles et de riches bourgeoises, quelle jolie et délicate animalité! C'est bien plus amusant que les petits chiens ou que les chatons. Il avait souvent réfléchi au mystère de l'intelligence chez les enfants. Comment se fait-il que ces subtils êtres se transforment si vite en imbéciles? Pourquoi la fleur de ces plantes gracieuses et fines est-elle la sottise?

«Mais n'en est-il pas de même chez les animaux, et surtout chez les animaux les plus voisins de notre physiologie? Les grands singes, si intelligents dans leur jeunesse, deviennent, dès qu'ils sont pubères, idiots et cruels. Il y a là un cap qu'ils n'ont jamais doublé. Quelques hommes y réussissent; leur intelligence échappe au naufrage et ils voguent libres et souriants sur la mer apaisée. Le sperme est une absinthe dont les forts seuls peuvent supporter la violence; elle empoisonne le sang du commun des hommes. Mais il faudrait un autre mot et un autre principe, car les femmes succombent plus sûrement encore à cette crise. Celles qui ont été intelligentes dans leur jeunesse le redeviennent presque toujours, passé l'âge critique. Chez les deux sexes, il y a deux crises successives: la crise sexuelle et la crise sensuelle. La première vient à dates fixes pour les individus d'une même race, d'un même milieu. La seconde coïncide généralement avec l'achèvement complet de la croissance, avec l'état de perfection physiologique. Parfois, quand commence le déclin, une troisième crise se manifeste, qui ressemble à la première en ce qu'elle comporte presque toujours un état sentimental. Hervart subit en ce moment cette crise, j'en suis presque certain; Hortense et moi-même, nous en sommes à la seconde; Rose éprouve la première.»