Léonor, comme beaucoup de ses contemporains, dédaignait son métier. Architecte, il souhaitait d'écrire des études où montrer que la physiologie est la base de toutes les manifestations dites psychiques. Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par l'état des organes, par la disposition du système nerveux. Rien ne l'inclinait à rire comme la prétention des femmes frigides à se faire un mérite de leur chasteté, et il s'étonnait, après tant de constats scientifiques, de l'obstination des hommes à considérer comme volontaires ou involontaires les explosions de l'organisme. L'influence de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle. Il démontrait cela chez lui à un de ses amis, professeur ecclésiastique, au moyen d'une horloge à poids qui ornait son cabinet. «Ce que vous appelez la conscience, disait-il, c'est le poids qui règle la sonnerie. Mais je puis l'enlever et l'horloge continue de marquer les heures qu'elle ne sonne plus.» Cet ami lui avait avoué que sa chasteté, très réelle, était tout à fait involontaire. Les femmes n'éveillaient en lui aucun désir. Il en avait fait l'expérience et n'avait obtenu, à grand'peine, qu'un résultat décevant. L'exiguïté de ses moyens avait fait rire la femme pourtant blasée qui lui consacrait ses talents. «Je crois, ajoutait-il, que la plupart de mes confrères sont dans le même cas. Quelques-uns, plus favorisés, usent de leurs facultés en secret; tel autre a un vice, et j'en connais un qui est un danger pour les enfants. En général, nous sommes chastes par la volonté même de la nature. Le libertinage serait pour moi un grand Supplice. Je ne m'intéresse qu'aux mathématiques.»

Léonor, cependant, entendait bien ne pas succomber aux étreintes de la crise sensuelle.

«Jouir de cette disposition momentanée, mais en conservant un certain esprit critique. Ne compromettre ni ma fortune physique, ni ma fortune intellectuelle, ni ma fortune sociale. Dans ces limites, se donner tout entier à la folie de la saison. Hortense est un violon admirable, j'en serai l'archet dévoué. Suis-je pas aussi entre ses mains de bonne volonté un instrument assez heureux? Oh! les sots qui passent leur vie à combattre leurs passions! Et après? Quand ils voient que le jardin va défleurir, ils viennent mélancoliques respirer la dernière rose: le vent passe et ils ne trouvent qu'un buisson de feuilles et d'épines! Mais moi, et dès maintenant ne pourrais-je pas dire aussi: et après? Il n'y a peut-être de délicieux dans la vie que la constance d'un amour inconscient? Je sais trop que j'aime Hortense, et je sais trop pourquoi je l'aime. Il est certain que le jour où elle m'apparaîtra moins belle, je me détournerai. Si j'en restais là? Si je cherchais? La variété vaut-elle la qualité? Voyons si sur ces plages.... Il faut utiliser mon état d'esprit, c'est-à-dire l'heureuse irritation de mes nerfs....»

Le hasard n'est guère que notre aptitude à profiter des circonstances. Léonor rencontra au bord de l'eau une jeune femme assez jolie, une jeune femme comme il y en a tant, et dont la toilette et la tournure ne disent que des choses indécises sur leur état. En toute autre circonstance, il eût continué, après un coup d'œil, à considérer à ses pieds la mort mélancolique des vagues, mais il se promenait précisément pour cela, pour rencontrer une femme qui se promenât seule: son désir créait le hasard. Un instant il eut peur qu'on ne lui fit des avances. Maison passa. Il suivit. La jeune femme, longeant toujours le flot, s'éloignait des sables fréquentés. Elle voulut saisir un ruban de varech, qui lui échappa. Léonor l'atteignit. Sorti de l'eau, c'était un long fouet visqueux. Elle remercia, embarrassée du présent.

—Rejetez-le, allez. Il en est de cela comme de la plupart de nos désirs. Dès qu'on les tient, on voudrait bien les rejeter à la mer.

Elle eut un petit rire triste et comme étranglé:

—Oh! Pas toujours, dit-elle.

Ils revinrent vers les dunes et, assis sur le sable, ils causaient déjà comme des amis.

Elle le regardait avec insistance, quoique à la dérobée. Enfin, elle dit:

—Vous n'avez pas l'air méchant.