La santé de M. Hervart l'inquiétait parfois. Il se réveillait plus fatigué qu'il ne s'était couché. Le moindre froid l'agrippait à la gorge ou aux articulations. Enfin, il respirait mal et des vertiges le prenaient dès que l'heure d'un repas se trouvait retardée.
«Je suis fou. Me voilà en train de me marier à l'âge où les hommes sages commencent à se démarier. Bah! Je suis malgré tout solide et je puis encore dompter une femme!»
Il se rappela avec fierté son dernier entretien avec Gratienne, qu'il avait vaincue, annihilée, réduite en bouillie, cependant qu'allègrement, faisant le coq, il chantonnait et caressait par de douces paroles son heureuse victime.
«D'ailleurs, avec Rose, je serai le maître. Je serai pour elle l'homme et les hommes.... Tiens, pourquoi donc Gratienne ne m'a-t-elle pas écrit depuis que je suis ici? Ah! Ah! Mais je ne lui ai pas donné mon adresse!»
Il trouva d'abord que c'était bien ainsi, puis il se fit des reproches, eut presque des remords. Alors, il rédigea vite une lettre assez tendre, demandant des nouvelles. Il y avait une boîte aux lettres, non loin, sur la route de Saint-Martin; il descendit rapidement de sa chambre et y courut.
A son retour, il trouva Rose dans le jardin. Depuis leurs fiançailles, elle vivait dans un perpétuel sourire. Elle entrait naïvement dans sa destinée, ne soupçonnant plus aucun obstacle possible à son bonheur. En même temps, sans doute par instinctive coquetterie, elle était devenue, non pas plus réservée, mais moins prompte aux jeux habituels. Elle parlait beaucoup de son futur ménage, voyant déjà le meuble du salon, dont elle jugeait par les catalogues illustrés, la couleur des tapis et celle des rideaux. L'idée de ce mobilier navrait M. Hervart, qui goûtait les meubles anciens, les trouvailles heureuses et les mêlait sans vergogne à des façonnages pratiques établis sous sa direction. Ce matin, il supporta plus malaisément encore ces bavardages ménagers. Il s'ennuyait.
«Est-ce que je n'éprouverais pour elle, se demanda-t-il, qu'un amour tout charnel? Si je ne vois pas en elle, en même temps que l'amante, l'épouse, la mère, la maîtresse de maison, à quoi bon me marier? En ce cas Gratienne me suffît. Le mariage est délicieux quand on sort du collège. Où trouvera-t-on de pins heureux ménages que parmi les étudiants? On vit l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. La promiscuité paraît un enchantement. On fait connaissance avec le sexe adverse; on se complète. Plus tard, tant d'intimité n'est déjà plus possible; et plus tard encore, on se contente fort bien de visitations amoureuses, en attendant le moment où la solitude nous apporte les seules minutes de bonheur appréciable.»
M. Hervart ne donna pas de conclusion à sa méditation, et la matinée se passa ainsi, Rose choisissant dans l'idéal des papiers de tenture et Xavier philosophant en secret sur les ennuis du mariage.
Après déjeuner, une idée diabolique lui vint: Pourquoi ne prendrait-il pas une avance décisive sur ses droits conjugaux? Le sang lui monta à la tête. Il haletait un peu en serrant Rose contre lui. Quand ils furent assis, ce fut d'abord, après des rebuffades, l'habituelle cérémonie. Elle laissait la main de son ami presser son sein nu, jouer dans les frisures de son aisselle, presser, à travers la robe, ses hanches. Leurs bouches, cependant, se baisaient, se mordaient, s'écrasaient, se buvaient. Après un moment d'accalmie, M. Hervart, à genoux maintenant, prit clans sa main un des pieds de Rose. Il en caressait la cheville et elle laissait faire. Il osa davantage, atteignit le mollet, puis le genou. Très émue, elle ne protestait pas encore, se bornant à murmurer:
—Xavier! non! non!