—Oh! père! dit doucement Thérèse, en se mettant à sa gauche.

—Oui, ma petite, et je sais ce que je dis. Il est très capable d'avoir fait cela par orgueil!

—Je vous assure...

—Par vanité insensée d'amateur. Ah! je l'ai vu d'autres fois, va, quand un marchand ou un ami nous offrait une pièce rare qui nous manquait, je l'ai vu répondre brutalement: «Remportez-la! Nous la tuerons!» Il est intraitable, par moments, d'une intolérance là-dessus que je n'ai jamais eue au même degré!... Je suppose au moins que c'est cela? Que veux-tu que ce soit autre chose?

Il s'engagea dans l'allée, marchant à petits pas, entre Claude et Thérèse, la tête de nouveau baissée, visiblement préoccupé de l'incident qui troublait la vie des Pépinières.

La jeune fille eut un sourire très doux. Elle leva les yeux droit devant elle, vers la voûte fuyante des hêtres, qui gardaient encore quelques feuilles jaunes, tourmentées par le vent. Mais ce regard n'était pas de ceux que nous donnons aux choses. Il allait à quelqu'un. Il était lumineux, plein de compassion et de tendresse. Et, au lieu de répondre directement, voyant son père irrité:

—Vous ne pouvez vous figurer, monsieur, dit-elle à Claude, combien il a été excellent pour moi.

—Il s'agit bien du passé! grommela le bonhomme.

—Je ne puis pas l'oublier, reprit Thérèse sans s'émouvoir.

Et elle se mit à rappeler le dévouement, les attentions innombrables qu'il avait eus pour elle, autrefois. Elle lui prêtait ingénûment des talents qu'il n'avait pas. Elle exagérait à plaisir son mérite, cherchait obtenir, par cette voie indirecte, le pardon du présent, dont elle ne parlait pas. Insensiblement, avec des mots heureux, des histoires qu'elle disait avec une nuance de pitié ou d'enfantillage, elle couvrait de souvenirs, et cachait derrière eux la faute de son ami. Quand son père se récriait, elle s'adressait à Claude, qui ne protestait jamais. Bien au contraire, il écoutait, ravi, touché de cette bonté adroite de la jeune fille. M. Maldonne s'apaisait aussi par degrés. Ils n'avaient pas fait ensemble le tour du grand domaine, qu'ils avaient à peu près oublié, M. Maldonne et Claude au moins, la raison première de cette promenade à trois. Et Thérèse, sentant vivre à ses côtés deux âmes toutes pleines d'elle, laissait la sienne s'ouvrir: jeunesse, fraîcheur, indulgence, confiance dans la bonté des autres et dans la vie, elle se donnait tout entière, sans l'ombre de coquetterie, presque à son insu, parce que l'heure était venue, parce qu'il était là. Le tour du jardin achevé, ils prirent une seconde fois la longue allée tournante. Quelque chose d'intime et d'heureux les retenait ensemble, sans qu'ils y songeassent même. Les mots se faisaient plus rares entre eux, et cependant l'intérêt, l'attrait de cette causerie plus lente semblaient grandir encore, parce que le rêve, à présent, un rêve différent pour chacun, emplissait les silences. La matinée s'était faite plus douce. Un soleil d'hiver, pâle et sans chaleur, donnait l'illusion de la vie aux derniers rameaux vêtus de feuilles, aux dernières roses impuissantes à s'ouvrir, qui pendaient sur l'allée.