Madame Maldonne s'échappa, pour ne pas éclater en sanglots. Mais elle n'avait pas entendu la porte se refermer derrière elle, qu'elle perdait courage à son tour, et fondait en larmes.
X
Robert ne déjeuna, pas aux Pépinières. Peu d'instants après son entrevue avec sa sœur, il sortit, et gagna la ville. Il avait quelques notes à régler et plusieurs objets à acheter, dont une valise, meuble depuis longtemps inutile dans la vieille maison. Il avait surtout besoin de réfléchir, de reprendre possession de lui-même. Les affaires terminées, il entra chez une pauvre femme du faubourg, qu'il secourait, et, au lieu de l'aumône ordinaire, lui remit tout un mois de sa retraite d'officier. «Ce sera pour le temps que durera mon voyage, dit-il, car je pars.» La femme comprit qu'il ne reviendrait pas, et le suivit du regard, tant qu'il fut en vue de la maison, avec cet air de commisération et d'effroi qu'elles prennent devant un mystère de souffrance qui passe.
L'après-midi était très avancée lorsque M. de Kérédol rentra aux Pépinières, fit avertir M. Maldonne, et s'enferma avec lui dans le laboratoire. Une heure plus tard, le dîner réunissait, comme d'habitude, les quatre hôtes du logis. Ils entrèrent dans la salle à manger, les deux hommes encore animés par la discussion à peine interrompue, Thérèse et madame Maldonne par l'autre porte, silencieuses, pâles et gênées. Thérèse avait appris la nouvelle, d'un mot de sa mère, il y avait peu de temps, et ses yeux, rougis par les larmes, disaient assez son chagrin. Robert partait!
Pour expliquer ce coup de théâtre, M. de Kérédol avait inventé un prétexte quelconque, le plus invraisemblable peut-être qu'il eût pu trouver: un héritage à recueillir, une parente lointaine, qui l'avait institué légataire. Le temps et la présence d'esprit lui manquaient, pour donner une apparence ingénieuse à cette fable. Il ne l'avait guère défendue qu'en la répétant. M. Maldonne, après avoir d'abord refusé de croire à la possibilité d'un départ, puis à la réalité du motif, ne doutait plus de son malheur à présent, et n'avait guère le cœur à discuter le reste. Il apercevait les Pépinières désertées, l'intimité brisée, tant de projets abandonnés. Oh! dans cette surprise du chagrin, comme sa vieille amitié avait bien sonné sous le coup! Comme Robert avait reconnu l'accent vrai, la tendresse naïve et dévouée qui l'avaient conquis, bien des années auparavant, pendant ses campagnes d'Afrique! S'il s'était injustement exprimé, sur le compte de cette loyale nature, maintenant, il reconnaissait son erreur. Il réapprenait, dans l'épreuve mutuelle de l'adieu, ce que valait son ami.
Autour de la table, les quatre convives se taisaient. A peine des mots échangés avec cérémonie, comme entre étrangers. Aucun n'osait ouvrir son âme. Ils veillaient même sur leurs yeux, pour que toute leur douleur n'y fût pas.
M. de Kérédol, par excès de précaution, par un enfantillage d'esprit qui avait son côté touchant, avait ouvert près de lui un carnet. De temps en temps, il y inscrivait un chiffre, puis il semblait réfléchir et se plonger dans des calculs difficiles.
—Qu'est-ce que tu comptes ainsi? demanda M. Maldonne.
—Oh! rien, répondit négligemment Robert, en fermant le carnet. Ce sont des chiffres en l'air, des hypothèses.