—Mon Dieu, répondit Claude, il y a tant de gens qui n'admettent pas qu'on trouble une de leurs habitudes!
—C'est précisément cela, repartit le naturaliste. Il a la passion des récits, des histoires, des lectures, et tout ce qui l'interrompt l'émeut incroyablement... Un homme excellent, au fond, je vous assure, et si dévoué pour nous tous, un si bon ami!
Tous deux ils avaient pris, côte à côte, la grande allée qui coupait le jardin par le milieu. Il restait encore un peu de jour. Des souffles frais commençaient à descendre avec l'ombre. En même temps, la terre, qui avait bu le soleil, exhalait des bouffées chaudes et imprégnées du parfum des résédas, des pétunias, des géraniums, dont il y avait une profusion autour des massifs de légumes. Entre ses quatre murs flanqués d'un rempart d'arbres, il embaumait comme une cassolette, le potager de M. Maldonne. Le brave homme eut bien vite fait d'oublier Robert, et l'incident de tout à l'heure, pour ne plus penser qu'au monde familier du jardin. On a toujours le cœur pris aux choses qu'on a semées. Rien qu'à passer auprès de ses plates-bandes, il se sentait joyeux. Il s'épanchait en exclamations, en observations courtes, tantôt faisant remarquer à Claude les touffes crêpelées de ses asperges, une ligne de fraisiers, une poignée de glaïeuls autour d'un vieux cerisier, tantôt secouant un limaçon grimpé dans un rosier, ou, du bout de sa canne, étêtant un séneçon épanoui sur sa route. A mesure qu'il avançait, les diversions se multipliaient. Il s'arrêtait devant ses laitues en graine, et parlait à ses passe-roses, droites comme des flèches d'église, et comme elles tout du long fleuries.
Les deux promeneurs s'entendaient d'ailleurs à merveille. Chacun découvrait avec bonheur chez l'autre le même amour profond et la science de la campagne. «Avez-vous observé, mon jeune ami?» disait l'un. «Assurément, cher monsieur», disait l'autre. «Alors vous comprenez que nous aimions les Pépinières?»—«Autant que j'aime la Coudraie». Quelque chose d'intime s'insinuait dans leurs phrases. Ils éprouvaient le même désir de prolonger l'entretien. Et, le premier tour d'allée achevé, ils en commencèrent un second, et d'autres encore.
A chaque fois qu'il se détournait ainsi, tout au fond du jardin, et apercevait au loin la maison voilée d'ombre, Claude éprouvait la même émotion à regarder une petite lumière, feu tremblant d'une bougie veillant derrière les vitres. Était-ce la fenêtre de Thérèse, et l'aimable jeune fille se penchait-elle quelquefois entre les plantes grimpantes qui s'enlevaient, là, sur la muraille, comme des fumées brunes?
Il y avait de quoi passer une heure avec cette simple question. Et M. Maldonne se mit à causer d'ornithologie. Il y revenait, non pour remplir une promesse, mais d'instinct, emporté par la vieille passion, ouvrant ses souvenirs aux pages préférées. Il s'amusait. Il racontait, beaucoup pour lui-même, un peu pour Claude. C'était déjà sa coutume avec M. de Kérédol. Et les histoires de chasse, lestement enlevées, s'en allaient, l'une après l'autre, à travers les buis et les passe-roses endormies.
—Monsieur Claude, disait le naturaliste, voyez comme la nuit tombe vite, à présent! Quelle heure admirable et que bien peu connaissent! Le coucher des oiseaux, leur dernier mouvement, leur dernier chant, qui donc l'observe? Et pourtant!... Figurez-vous qu'il m'arrive encore de passer des moitiés de nuit à l'affût, ici même. J'emmène quelquefois ma fille. Elle aime cela comme moi. Nous nous cachons derrière un arbre, et j'attends. Ce n'est pas pour tuer, vous comprenez, mais pour le plaisir de revivre le passé, de retrouver quelques-unes de mes impressions d'autrefois, quand j'allais, à la lisière d'une taille, guetter les oiseaux nocturnes, ou les blaireaux qui roulent en grognant vers les vignes... Tenez, maintenant que la dernière frange d'or s'est effacée là-bas, où sont les martinets? Tous disparus, couchés, et de même les pinsons, les verdiers, les linots, tous ceux qui vivent du grain tombé... Quelques mangeurs d'insectes travaillent encore... Apercevez-vous cette mésange, qui tourne autour d'une branche d'abricotier? Elle va donner encore un ou deux coups de bec, puis renfoncer sa tête dans ses plumes soulevées, et vous ne la distinguerez plus d'avec l'écorce... Les merles se chargent de la sérénade... Écoutez celui-ci!... Tout à l'heure, il était à la pointe des sorbiers; le voilà qui galope dans les fouillis de ronces, inquiet du gîte de la nuit et chantant pour le dire... Quand il se sera tu, aucun oiseau du jour ne parlera plus... Ce sera le tour des hulottes, des orfraies, des rôdeurs nocturnes... Ah! les calomniés, ceux-là, cher monsieur! On les trouve laids! Mais rien n'est joli comme une orfraie au clair de lune! Nous en avons quelques-unes ici. Elles sortent de mes arbres, en arrière de la maison, ou du bois de Laurette. Aucun bruit ne dénonce leur vol. Leurs plumes sont fines comme des poils, blanches sur le ventre, jaunes sur les ailes. Et le vent coule au travers. Moi je reconnais les orfraies au passage de leur ombre, qui fait rentrer les mulots... Et que de drames, alors, dont nous sommes témoins!
—Monsieur Maldonne, disait Claude, vous êtes plus jeune que moi!
Ils causèrent ainsi, longtemps encore, sans sortir de la même allée. Puis, comme ils arrivaient à l'extrémité du jardin où, vingt fois déjà, ils s'étaient retournés, Claude chercha devant lui la petite lumière, et ne la vit plus. Aussitôt l'histoire qu'il écoutait perdit tout intérêt. Le froid de la nuit le saisit. Le jardin lui parut comme un grand désert morne. Rien ne trahit au dehors cette impression subite. Et cependant, par une mystérieuse divination de l'esprit, M. Maldonne, presque en même temps, s'arrêta de parler. Il avait senti se briser le lien léger qui tient une âme attentive.
—Voulez-vous que nous rentrions? dit-il.