Ni l'une ni l'autre voix n'arrêtèrent ni ne ralentirent le bouvier. Sa haute silhouette se dessina, dans l'ouverture du portail de la ferme. Et Gilbert tourna à gauche, marchant vite, sans rien voir, dans la boue du chemin, sous la pluie qui ne cessait point.

Il était près de midi.

Quand il fut à plus de deux cents mètres du Pain-Fendu, il crut entendre, porté dans l'air mouillé, un cri de femme, et le mot: «Revenez!» Mais la mort était dans son cœur. Le pauvre marchait sur le chemin désert. Il ne sentait pas l'eau qui ruisselait sur son cou et sur ses mains. «Un homme de cinquante ans!... C'est une honte de me poursuivre!... Elle a raison!... Je ne vaux pas la peine de vivre...» Il ne savait pas où il allait; il fuyait; le vent passait par rafales. «Elle m'a chassé!... Je n'ai plus personne sur la terre... Personne!... Quelle vie j'ai eue! La voilà finie! J'ai été pareil aux autres... Je suis un misérable... Pourtant, tu avais mieux commencé, mon pauvre Cloquet... Va-t'en, va-t'en! Il ne faut pas que tu reviennes!... C'est une honte de me poursuivre... Cloquet, c'est à toi qu'on a dit cela!... Soyez tranquille, madame Heilman: on s'en va bien loin, on ne reviendra pas.» Il avançait difficilement, contre le vent, contre la pluie; la boue retenait ses bottes; le nuage, comme un rouleau, foulait la terre morte et les maisons closes...

Cloquet respirait mal; il regardait le sol inondé qui fuyait sous lui. Le froid, les ténèbres, la lassitude, la honte, le chagrin de toute une vie, tout cela mêlé formait une folie puissante, qui se développait sous l'énorme averse, dans la fumée des eaux qui alanguissent le sang. Un vol de bêtes noires, corbeaux, courlis, vanneaux, coula au ras de la terre devant Cloquet, qui s'arrêta court: «Laissez-moi, vous autres! Ne me touchez pas! Je suis déjà assez malheureux!» Les ailes fuyaient dans la bourrasque. Il chercha à reconnaître où il était. Il avait pris, en sortant de la ferme, le chemin qui coupe les champs et qui passe à la pointe du village de Quarouble, puis continue sur Quiévrechain. Tout le sang de son corps lui était remonté au visage, et sonnait la charge autour de son cerveau. Cloquet, les yeux égarés, considéra les maisons de Quarouble, vagues dans la pluie, à sa gauche, et il pensa. «Je n'ai qu'à retrouver la route de Valenciennes, et je me jetterai sous le tramway... Ça passe assez souvent... Ils ne me reconnaîtront même pas, quand je serai mort.» Il hésita. La honte le poussait. L'obscur instinct le retenait... Étaient-ce des voix qui venaient en remontant le vent, du coté du Pain-Fendu? Non. La vaste ferme était effacée, noyée, abolie par la tempête de pluie... Le filet de boue tordu à travers les champs n'avait d'autre passant que le bouvier. Cloquet, bien loin, en avant, aperçut une petite lumière; sans doute la fenêtre, éclairée par le feu, de quelque maison extrême de Quiévrechain... Et cela lui rappela Quiévrain qui est tout proche, et le boucher, son ami.. Sa pauvre tête lasse et malade fit effort pour se souvenir d'une date... Qu'avait-il dit, Hourmel?... De quel jour avait-il parlé?... Était-ce du 17? Un voyage? La mémoire ne répondait plus. Les idées s'embrouillaient. «Je ne sais pas... Il ne sera plus là?... Je lui ferais tout de même pitié...» Et ce fut cette vague espérance, ce demi-souvenir qui empêchèrent Gilbert de tourner par le chemin qui rejoint la route du tramway. Il se relança en avant, trempé, brisé, sans plus penser, ivre de misère. Et dans la tourmente, il atteignit Quiévrechain, traversa le bourg, entra dans Blanc-Misseron, monta la petite pente de Quiévrain... Puis, tout à coup, à bout de forces, ayant ouvert la porte de son ami Hourmel, il tomba, tout de son long, dans la salle chaude.


Deux heures plus tard, il s'éveillait, dans un lit auprès duquel veillait Hourmel. Le boucher prit la main du pauvre Nivernais, et dit:

—Eh bien! vieux, ça va? Quelle idée vous avez eue de venir par un temps pareil?... Vous vous êtes égaré, je parie?...

Cloquet avait encore un reste de folie dans le regard.

—J'avais cru que je n'étais pas comme les autres, Hourmel; je suis comme eux: je n'ai pas de quoi vivre!...

—N'ayez pas peur! répondait le boucher, en faisant signe de se taire à son ami; n'ayez pas peur; tant qu'il y aura du pain chez moi, vous n'en manquerez pas... Restez tranquille; vous êtes déjà mieux.