—Mais c'est moins que cela, mademoiselle.

Evelyne était déjà sortie de la sacristie. A la porte, elle s'arrêta sur les marches, devant la grille, et, quand elle se sentit rejointe par l'ombre maternelle:

—Maman,—madame Gimel trouva doux le retour de ce mot-là,—je vous demande pardon si je vous ai blessée, peinée, étonnée. Je n'ai pas bien eu mon cœur ni ma tête à moi, depuis hier... Je vais me retrouver... Je vous demande seulement de ne pas me plaindre. Ça diminuerait mon courage... Et de ne pas même me demander à quoi je penserai...

Madame Gimel l'embrassa, là, debout sur les marches, et ce fut sa réponse, et sa manière de prêter serment.

IV
SUR LA PELOUSE DE BAGATELLE

Sur la pelouse de Bagatelle, à six heures du matin, le 12 août, trois compagnies d'infanterie manœuvraient. Elles étaient fort réduites, et l'un des trois témoins qui suivaient les évolutions des troupes,—je ne parle que des témoins manifestes,—venait de compter, en tout, cent cinquante-trois hommes, et il inscrivait ce chiffre sur un calepin, au milieu de quelques notes en abrégé. C'était le colonel Ridault. Les deux autres observateurs, qui ne prenaient pas de notes, étaient deux apaches, couchés à l'entrée de la pelouse, les jarrets ployés, l'espadrille faisant drapeau au bout des pieds balancés.

Le colonel, venu sans être attendu, ni invité, et qui avait laissé son cheval sur la route, s'était placé en bordure de l'avenue qui monte vers le château. Debout et de face, il avait encore une belle tournure militaire; de profil, on voyait trop l'accent circonflexe. Il grossissait, et le déplorait.

Mais il ne faisait rien pour ne pas grossir, et continuait de dîner beaucoup en ville. On le recherchait. M. Ridault supportait le régime, et n'en souffrait que dans ce qu'il appelait «sa ligne». Il savait que ses opinions, surtout celles qu'on lui prêtait, l'arrêtaient dans sa carrière. Quelles opinions avait, au juste, le colonel Ridault? Il eut été lui-même embarrassé de le dire. Doué d'un esprit de contradiction qu'il n'avait pas exercé sans perdre quelque chose de ses idées les mieux raisonnées et les plus chères, on aurait pu dire qu'il n'avait qu'une conviction, qu'une passion, qu'une idée dont il n'eût jamais fait lui-même la critique: l'armée. Cela lui nuisait, auprès des civils qui disposent des grades. Il était trop soldat dans un temps où l'on ne se bat pas. Ce vieux garçon, qui ne manifestait qu'une sympathie discrète pour les épreuves des gens du monde, devenait paternel, ridiculement bon quelquefois, quand il s'agissait d'un de ses officiers ou de ses soldats. Sa solde passait en prêts, c'est-à-dire en dons. La tête ronde, la moustache droite, grise et blonde, l'œil bleu, le menton toujours un peu haut, le colonel Ridault ne riait jamais en tenue. Il ne se permettait d'avoir de l'esprit que le soir, jugeant que c'était là, comme la bonne chère, le repos d'un homme fort. On avait dit de lui, longtemps: «C'est un futur grand chef.» On disait, à présent: «Dix-huit de ses jeunes ont passé devant lui. Dans quinze mois, il sera retraité comme colonel. C'est fini.«M. Ridault avait plus de mal que l'opinion publique à en prendre son parti. Cependant, il commençait à exposer, entre amis, ses projets pour cette époque prochaine. N'ayant d'autres parents que des cousins éloignés, avec lesquels il s'était brouillé pour des questions de chasse, le colonel se retirerait dans un bastidon, au soleil, près de Villefranche, et, là, il ferait des économies relatives, pour pouvoir passer trois beaux mois à Paris, au printemps. «En attendant, disait-il, je continuerai le devoir de ma vie, qui est de faire de la discipline.»

Le colonel inspectait attentivement les trois compagnies, depuis dix minutes, lorsque, profitant d'un temps de repos, il cria: