Il suivit des yeux, un moment, la jeune fille vêtue d'une robe très simple, mais si bien coiffée, si bien chaussée, et qui marchait si finement, portant l'ombrelle couchée sur le bras gauche, et, de la main droite, tenant un sac. Le chapeau canotier garni de tulle, le chignon blond, le cou mince et droit, la robe, qui ondulait à droite, à gauche, au rythme sûr du pas parisien, ne furent bientôt qu'une ombre en mouvement parmi d'autres qui ne bougeaient pas. L'employé rentra. Evelyne traversa le bourg d'Artemare et prit le chemin qui monte, en pente raide, de la vallée de Virieu jusqu'à la haute vallée de Valmorey. Le chemin s'élevait, d'abord au flanc des roches à pic qui soutiennent le poids de la haute plaine et qui barrent en ligne droite, comme le barrage d'un grand fleuve tari, tout l'espace entre le mont du Colombier et la montagne de Colère; il tournait; il passait au milieu du village de Don, tournait encore, et aboutissait à la lisière du plateau. Lorsque Evelyne fut arrivée là, elle sentit que l'air était plus léger et la brume mêlée de soleil. Autour d'elle, une route, deux routes, des sentiers escaladant des vignes: plus de maisons. Elle demanda Linot à un cantonnier entre deux âges, à genoux devant un tas de cailloux, et qui, pour la mieux voir, releva ses lunettes et s'assit, d'un mouvement lent, sur le talon de ses sabots.

—Ma mignonne, vous n'avez qu'à filer droit sur la gare du tramway. Là, vous trouverez le chemin. Vous gâteriez votre ombrelle et vos beaux petits souliers jaunes à vouloir monter le molard, comme nous autres, par la traverse.

Un rire qui n'était pas du pays, un rire léger, qui avait de l'esprit comme une ligne de musique, s'envola dans le matin tranquille.

—Quel bien ça fait à la poitrine, l'air de chez vous! dit Evelyne, flattée. Si j'en pouvais boire de pareil, à Paris, je me priverais de lait tous les matins.

—Alors, vous êtes de Paris?

—D'où voulez-vous que je sois? Est-ce loin encore, le Haut-Clos?

—Une promenade de demoiselle. Ah! ce sacré Paris! J'ai un fils qui aurait pu y aller, s'il avait voulu. Mais, voilà: il a une place à Montpellier. Ce sacré Paris, tout de même!

Il ramena ses lunettes sur son nez, et se remit à casser les pierres; le bruit du maillet et celui des talons d'Evelyne sur la route sèche et bombée sonnèrent ensemble un peu de temps. Evelyne modéra bientôt son allure de Parisienne, non pas qu'elle fût lasse, mais de peur d'être rouge en arrivant. Il était sept heures et demie quand elle atteignit le sommet du molard de Linot, et elle reconnut tout de suite, au delà d'un groupe de fermes et de vergers, sur une partie rase et légèrement relevée du plateau, le logis où elle était attendue. C'était bien celui dont elle avait vu la photographie, et dont Louis Morand avait parlé, avec tant d'amour, chez madame Mauléon. On n'apercevait que la façade latérale, inégalement percée d'une porte, d'une grande fenêtre et de trois petites. Même de ce côté, le toit d'ardoise rabattu, à cause de la neige, faisait un triangle bleu barrant la pointe du pignon blanc. La façade du midi, vers la plaine d'Artemare et de Virieu, devait être la principale. Elle ouvrait sur un jardin en pente, entouré d'une palissade, et au bas duquel il y avait une vigne, la vigne, sans doute, d'où venait le nom de Haut-Clos. En arrière, du côté du nord, Evelyne reconnut aussi le noyer où grimpait un lierre. Il poussait isolé, protégeant la maison, dans une terre inculte, une sorte de pâture, à laquelle faisaient suite, encore voilées de brume, des bandes d'herbes de hauteurs différentes, les unes vertes, les autres blondes, et dont Evelyne n'aurait pu dire les noms. Elle s'avança jusqu'à cinquante mètres, et, le cœur battant, elle écouta. Malgré la lettre qui disait: «Je me lève avec le jour», comment oser frapper, ou sonner, à la porte de cette maison? Aucun bruit. Sept heures trente-cinq. A pareille heure, les compagnes de dactylographie commençaient à peine à s'éveiller, et madame Gimel n'avait pas encore mis la bouilloire sur le fourneau à gaz.

Evelyne sentait son cœur battre moins vite et la fraîcheur de l'air courir dans sa poitrine, dans les veines de son cou et de ses tempes. Elle respira trois fois, ses poumons tout ouverts et goûtant la brume de montagne, et elle répéta:

—Que c'est bon, l'air d'ici!