Evelyne étudiait cette figure un peu trop pleine, ridée en cercle et réduite à un seul ton, que le sang ne vivifiait plus, mais qui pouvait encore pâlir; les lèvres gercées; le nez rond et commun; le regard et le front admirables: un de ces fronts transparents, au travers desquels on devine la flamme droite de l'esprit, un regard calme, ménager de la tendresse de l'âme, et devant lequel le monde est comme une chose déjà passée. Elles firent ainsi une centaine de pas; madame Morand entra, par la barrière, dans la partie de l'enclos qui enveloppait la façade latérale du logis, et, de là, dans la cuisine, où la servante, une fille de l'Isère, haute sur jambes et accorte, s'effaça devant la Parisienne, en s'inclinant sur la hanche pour mieux voir la toilette. Madame Morand allait devant, ouvrant et fermant des portes qui avaient de grosses ferrures.

—Entrez ici, mademoiselle Evelyne, dit-elle enfin; votre café au lait doit être servi... Oui, parfaitement... Mangez d'abord, et puis nous causerons... Le soleil vous rend visite, tenez, tout le jardin est clair.

Le jardin était clair, en effet; il venait jusqu'au seuil du salon,—une large pièce tapissée d'un papier fané, et meublée de meubles d'acajou tendus de cretonne à ramages;—il entrait même un peu de chaque côté de la porte-fenêtre, qui était grande ouverte: les plates-bandes envoyaient en reconnaissance, jusque sur le parquet, quelques branches aventurières, comme il y en a dans tout massif; du coin de droite, venait une poignée de réséda; de la gauche, une tige de mauve. L'allée centrale descendait en face, bordée de rosiers dont pas un n'était rare, mais qui étaient féconds comme du petit peuple heureux.

Evelyne s'assit devant le guéridon bas où madame Morand avait coutume de placer son panier à ouvrage, et où étaient disposés, ce matin, la cafetière, la tasse, le sucrier, du beurre, des confitures, et le pot à crème, sur un napperon blanc. Et elle commença de croquer une tartine, qui lui donna le courage de rire, pour la première fois.

—De quoi riez-vous? demanda la vieille dame, qui allait quelquefois jusqu'au bourg, pour voir rire un enfant.

—Je ris d'une expression que j'entends souvent, dans les crèmeries: «Il n'y a de beurre franc qu'à Paris.» Maman dit cela aussi; madame Gimel, je veux dire..., enfin, vous savez, celle qui m'a élevée.

Le rire n'avait pas duré. Evelyne était devenue rouge. Deux larmes montaient au coin de ses yeux. Elle eut l'air de s'intéresser à la tonnelle de buis, au fond du jardin. Et madame Morand, qui aurait pu parler, écarter le souvenir, consoler, n'en fit rien; mais elle regarda en silence les yeux gris de lin que la lumière éclairait jusqu'au fond, jusqu'à l'âme douloureuse, qui cherchait à se ressaisir.

Ce même jour, à deux heures de l'après-midi, le facteur, qui passait par le Haut-Clos, emporta une lettre d'Evelyne, qui écrivait à madame Gimel:

«Il faut que vous sachiez tout; je vous l'ai promis, je tiens. Donc, à huit heures, après la réception que je viens de vous raconter, je venais de pleurer pour une bêtise, pour rien, lorsque madame Morand, qui était debout jusque-là, vint s'asseoir à contre-jour, devant moi, tournant le dos au jardin. Et cette petite personne commença un interrogatoire... Que de choses elle m'a demandées! Elle m'a parlé de vous, de mon éducation, de ce que je pense des théâtres où je suis allée, de l'atelier, de tout, enfin, avec plus de détails que son fils n'avait fait, oh! beaucoup plus. Lui, il me croyait plus vite. Avec elle, je sentais que la défiance diminuait seulement. J'étais quelqu'un de bien loin, de la ville dangereuse, du pays où les hommes se perdent, à cause des femmes qui sont entreprenantes. J'avais mon aplomb. Je lui ai dit:

»—Madame, c'est tout le contraire: ce sont les hommes qui perdent les femmes. J'en sais quelque chose!