»Pour la première fois, j'eus le sentiment que je ne déplaisais pas. J'en fus tellement contente que j'obéis à madame Morand, et qu'il se trouva que j'avais faim.
»La visite de la maison,—qui n'est pas belle, qui ressemble à la maison de pilote que nous avons vue ensemble, vous souvenez-vous, à Dieppe, le jour du train de plaisir?—prit trois bons quarts d'heure. Il était dix heures quand nous sortîmes. Ah! quelles délices, s'il avait été là, lui, pour me montrer son pays! Le soleil partout, la brume envolée, plus de terre sous mes yeux que je n'en ai jamais vu. Devant nous, dans le creux d'où je suis montée, ce matin, jusqu'à Linot, je ne sais combien de vallées basses, de villages, de montagnettes et de montagnes. C'est le côté bleu. Autour de nous, à droite, à gauche, des montagnes encore, mais proches et tachetées de forêts, et, entre les grandes pentes, des ondulations couvertes de vignes, de prés, de maisons.
»—Nous sommes, vous le voyez, disait madame Morand, dans la vallée haute, et sur le molard de Linot; un peu plus loin, voici le molard d'Hostel, avec ses vignes et ses tilleuls; puis celui d'Arcollière...
»—Elle se délectait à prononcer ces noms familiers. Moi, je songeais qu'elle ne me parlait pas de son fils. Nous marchions dans des sentiers de paysans, souvent dans l'herbe, et elle s'arrêtait pour me demander:
»—Vous n'êtes pas lasse?
»Je répondais:
»—Madame, je le suis bien plus quand j'ai fait sept heures de sténographie et de machine. Ce sont les épaules qui sont courbaturées, alors, et les mains qui s'énervent. En montagne, aujourd'hui, je marcherais jusqu'à ce soir.
»Nous arrivâmes à un chemin; elle se plaça à côté de moi, et me dit, d'un ton qui était, je crois, une récompense, et que j'avais gagné:
»—Ce matin, quand je vous ai rencontrée, mademoiselle Evelyne, je revenais de la messe. J'y vais chaque jour. Toute ma force est de là. Maintenant que je vous connais, et que je vois que vous êtes une enfant naturellement noble, et si franche, je puis vous avouer le vœu le plus cher que j'ai formé pour mon Louis...
»Nous étions l'une en face de l'autre, sur le chemin, entre deux grandes haies de ronces. Elle était redevenue toute pâle, comme au premier moment où elle m'avait aperçue. Mais elle me regardait avec des yeux où il y avait de l'amour pour moi, et qui me rappelaient les vôtres. Elle continua: