—Marie-Anne... ce sont des marins anglais... à Bilbao... tout l'équipage... tout entier... quand je te le disais... il est sauvé!
Il se releva d'un trait, enveloppa sa fille dans ses bras:
—Sauvé, ma petite, sauvé!
Il pleurait à chaudes larmes.
Quand il se recula, suivant encore, de ses mains tendues, la jeune femme qui se renversait en arrière, on put voir le visage de Marie-Anne.
Elle n'avait point douté de la mort, et elle ne doutait plus de la vie. La jolie tête blonde était retombée, bien pâle encore, sur l'oreiller, mais un seul moment l'avait transfigurée. Toute la jeunesse, toute la joie, tout l'amour y étaient rentrés. Ses doux yeux couleur de jacinthe disaient le ravissement; les cils d'or, immobiles, étaient levés vers le ciel; le front rayonnait; la bouche souriait à des visions. C'était elle, la Marie-Anne d'autrefois, l'épousée, l'heureuse, la sainte au regard de légende.
Le vieux père, tout épanoui, continuait:
—La dépêche est venue d'Espagne... Ils ont rencontré des Anglais... l'embouchure de la Gironde, vois-tu, petite, c'est toujours ça, des navires et encore des navires... Quand la demoiselle de la poste m'a remis le papier, j'ai tout de suite deviné à son air... elle avait l'air presque aussi content... Ah! mes filles, quelle bonne nouvelle! Le dindy est perdu, mais les hommes sont sauvés!... Écoute, Marie-Anne, je vais faire dire à la mère de Guyon Le Dû, le mousse, que son gars est retrouvé... Veux-tu? Faut que tout le monde soit heureux aujourd'hui!
Elle ne l'écoutait pas. Elle n'avait pas besoin de preuve, ni de détails. Elle croyait. Sullian vivait. Quelqu'un, dans l'angle de la pièce, la regardait fixement: Corentine, la sœur aînée.
Dans la crise d'âme qu'elle traversait, une seule chose l'avait frappée: l'immense bonheur de Marie-Anne. «Comme elle l'aime!» pensait-elle. Et, troublée par tant d'amour, elle n'osait s'avancer, de peur que le cri de tout son être ne lui échappât: «Moi aussi! moi aussi!»