Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent ; mais ils se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.

Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna. Le fils salua et dit :

— Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.

— Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d’un autre fils.

— Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous : ça me tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.

Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars roux qui les menait.

Dix-huit mois passèrent. Antoine n’avait pas reparu une seule fois à la Haussière. « Je sens que c’est plus fort que moi, disait-il ; si j’y revenais, j’y resterais. » Il voyait son père ou ses frères, de temps en temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite, rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les champs et les prés coulaient vers le levant. Il avait tout remis en ordre. Il s’était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient : « C’est un homme qui a de l’entendement ; mais il ne parle pas assez. » Il parlait peu, n’ayant guère dans l’esprit qu’une pensée qui n’était point heureuse : le regret de sa Haussière. Ni l’hiver, ni l’été, ni la beauté des récoltes, ni l’estime qui grandissait autour de lui, ne diminuaient sa peine. Presque tous les soirs, quand il avait donné l’ordre de quitter le travail, il laissait partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des terres plates, qu’on devinait plutôt qu’on ne les voyait, et un toit qui n’était pas plus gros qu’un pois, et au dessus les nuages qui étaient toujours rouges, comme le sang d’un cœur jeune.

A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi qu’il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins d’herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s’emplit d’ombre tout à coup. Il se détourna :

— Bon sang de la vie, dit-il, c’est Antoine ! Mariette, apporte un autre verre ! Qu’est-ce qu’il y a, mon gars, puisque tu reviens ?

Quand le jeune homme se fut assis, il répondit :