— Qu’as-tu à rire, toi, l’aîné ? demanda le vieux.

Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu’à moitié :

— Notre père, je ne l’aurais pas fait, bien sûr, tant qu’on avait des chances de se retrouver tous trois à la Haussière ; mais, à présent qu’Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous quitter : je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.

— C’est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme ; mais, dis-moi, Julien, est-ce que ça t’est venu, comme ça, en entrant dans la salle ?

— Oh ! non, notre père, il y a six ans que je lui « cause ». Mais, sans Antoine, il n’y avait rien de fait.

— Et toi, Toussaint, qu’est-ce que tu penses ?

Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua, sans hésiter :

— Moi, notre père, je redis ce que j’ai toujours dit : qu’après vous c’est moi qui gouvernerai la Haussière.

XIII
LA PERLE

Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de boue couleur de café au lait. J’avais trotté, comme un fiacre, à travers deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d’un dispensaire à une crèche, visitant des amies riches que j’intéresse à mes amies pauvres, lorsque, vers la fin de l’après-midi, je me décidai à rentrer chez moi. J’étais lasse. Chez moi, c’est quelque part au delà de l’Élysée. Je sentais le poids de ma jupe, de l’air saturé d’eau et de fumée, le poids aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie. En passant devant le magasin de l’orfèvre Miège, l’idée me vint, subite et qui m’épanouit : « Si j’achetais le bijou ? »