Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j’avais toujours manqué du temps ou de l’humeur qu’il fallait pour le réaliser. Mes amies me répétaient : « Vous n’êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son aumône aux pauvres qu’il aime par procuration. Passe encore de ne porter que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et les soirées où nous venons décolletées : tout au moins, ma chère, ayez un bracelet, un collier, un médaillon au bout d’un fil, une broche même, oui, une broche d’aïeule, si vous voulez, et qu’on puisse voir, quand vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous avez pensé à nous ! » La plainte était raisonnable, ou m’a semblé l’être. J’étais décidée depuis longtemps. J’ai donc ouvert la porte de Miège, et fait sonner le timbre.
— Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.
— Très bien, madame.
Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses, au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit l’inspection, je compris que j’étais classée dans la catégorie des petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis, deux bijoux qui me firent l’impression, l’un de s’appeler Durand, l’autre de s’appeler Martin : je les avais rencontrés cent fois.
— Cela se porte beaucoup, dit l’une des vendeuses.
L’autre risqua une variante. Je dis nettement :
— C’est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.
Le sourire finissime reparut, mais il ne s’adressait plus à moi. Je tournai un peu la tête, et j’aperçus, au fond du magasin, dans l’ombre, un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que l’habitude de l’ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un rictus amer, disaient, à n’en pas douter : « Vous vous imaginez que cette cliente a du goût ! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite un dessin nouveau ? Allons donc ! Une poseuse comme d’autres ! Elle veut faire la difficile, et tout à l’heure, elle choisira non pas un collier, mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas fabriqué à la douzaine, comme pendentif ! Vous ne connaissez pas le goût de la clientèle moyenne. C’est à faire pleurer. Laissez-moi donc ! » De leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins clairement : « Monsieur Miège, vous ferez bien de venir ? »
Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui dénotait aussi de l’habitude, elles s’évadèrent, à droite, à gauche, disant : « Nous allons chercher autre chose. » Et ce fut M. Miège, en personne, qui vint derrière le comptoir.
Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, de tout près, l’insondable scepticisme de l’artiste. La voix ne corrigeait en rien l’impertinence de la physionomie.