Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment, s’amusant de l’éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient. Une nuance d’émotion, très discrète, atténua l’expression d’ironie que le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et, serrant légèrement l’anneau qui attachait la perle longue au médaillon :

— Quel crime vous me faites commettre ! dit-il. Mais je sais maintenant qui vous êtes, j’ai pris mes renseignements, mademoiselle ; vous êtes une artiste dans votre genre, une philanthrope… quelqu’un qui n’est jamais content de sa journée, parce qu’il reste trop à faire…

Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et l’anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me la remettant :

— Je ne reprends jamais ce qui est sorti de chez moi, dit-il d’un ton bourru, faites-en ce que vous voudrez ; vous en aurez le placement, dans vos œuvres.

....... .......... ...

J’avais le « placement », en effet. J’ai vendu la perle pour sept cent trente francs : le prix de deux loyers de pauvres, comme je l’avais dit à M. Miège.

XIV
L’ALLIANCE

Elles s’étaient promis de vivre toujours ainsi, chacune à son étage, dans la même maison. Elles étaient alliées, tante et nièce, l’une vieille fille, l’autre nouvellement veuve. La première avait l’âge où l’on pense surtout aux autres, quand on a le don et qu’on l’a cultivé ; la seconde quittait à peine la période de jeunesse, d’illusion, de tendresse et de succès où l’on pense surtout à soi. Elles s’aimaient donc, c’est-à-dire que la plus âgée aimait la plus jeune, et que celle-ci était contente d’être aimée. Contente, mais non point heureuse : elle pensait, avec tant de gens qui considèrent la vie comme un gâteau, qu’elle n’avait pas eu toute sa part de bonheur. Elle en redemandait, sans le dire tout haut, sans même qu’il y parût dans le regard de ses yeux bruns, ou dans le pli de ses lèvres qui, depuis dix-huit mois, avaient perdu leur long sourire, et s’arrêtaient toujours à moitié course, au cran de sûreté.

Mademoiselle Valentine Dourd venait de dîner avec madame Ledoël. Elles avaient passé de la salle à manger dans le petit salon, qui ouvrait sur des jardins. Elles habitaient une maison neuve de la rive gauche, près de l’Abbaye-aux-Bois, l’une au second étage, l’autre au quatrième. Elles dînaient presque chaque soir ensemble, travaillaient à quelque ouvrage de couture ou de crochet, causant ou se taisant, également sûres, dans la causerie ou dans le silence, de s’entendre et de s’aider l’une l’autre. A neuf heures et demie elles prenaient, madame Ledoël une tasse de thé, mademoiselle Dourd une tasse de tilleul. A dix heures, elles se séparaient.

— Tu restes debout ? demanda mademoiselle Valentine.