Madame Ledoël se pencha, son visage frôlant l’abat-jour, regarda un instant mademoiselle Valentine, l’embrassa à deux reprises, plus affectueusement que d’ordinaire, et sortit.
« Elle n’est peut-être pas triste, mais elle a quelque chose, songea la vieille fille. Elle me le dira quand elle le voudra. Je ne l’interrogerai pas. Pauvre petite ! Elle aurait voulu sourire ; elle n’a pas pu. Je devine qu’elle entre dans cette période du chagrin, la plus longue, où l’on n’ose plus avouer qu’on souffre autant qu’au premier jour… »
Mademoiselle Dourd revit en imagination, pour la millième fois, son neveu, officier de spahis, efflanqué, agile, ardent, la barbe rousse comme un jeune loup ; elle revit la scène des adieux, à Marseille, quand, après deux ans de mariage, le capitaine Ledoël, surpris lui-même d’une nomination qu’il avait souhaitée autrefois mais qu’il n’attendait plus, s’était embarqué, un matin de janvier, pour le Soudan d’où il ne devait pas revenir… Quelle mort tragique ! Quelques mois plus tard, un mot, dans les journaux, avait appris à des milliers d’indifférents et à une jeune femme qui s’était évanouie en lisant la nouvelle, que le capitaine Ledoël, au cours d’une tournée d’inspection, avait été attaqué par les noirs, dans la brousse, et assassiné. Depuis lors, on avait su très peu de chose : un nom de tribu, un nom de village non inscrit sur les cartes. C’était tout.
La femme de chambre ouvrit la porte du salon, et annonça que quelqu’un demandait à parler à mademoiselle.
— A cette heure-ci !
La domestique tendit une carte, sur laquelle étaient écrites quelques lignes d’excuse et d’explication.
— Faites entrer.
Le châle tomba à terre. Mademoiselle Dourd se souleva un peu, très pâle, les mains appuyées aux deux bras du fauteuil. Un homme entra, un officier en civil, correct, petit, très brun, large d’épaules, la figure ramassée et énergique.
— Mademoiselle, dit-il, vous savez déjà mon excuse. Je ne fais que traverser Paris. Je n’ai pas osé me présenter devant madame Ledoël ; j’ai pensé qu’une femme, une parente comme vous, saurait mieux dire les choses, mieux préparer… Voici… Nous autres, quand nous sommes victimes d’un guet-apens, en Afrique, nous ne sommes pas vengés. On fait une enquête. J’ai fait l’enquête sur la mort de Ledoël. J’ai pu recueillir quelques témoignages ; je les ai consignés, tant bien que mal, dans un rapport que je vous prie de lire, et de remettre, si vous le jugez possible, à cette jeune femme, qui saura par là, du moins, comme il a été brave, lui, mon camarade Ledoël, au dernier moment, héroïque même…
En parlant, il posait sur le guéridon une enveloppe scellée. Puis, tenant entre ses doigts une petite boîte enveloppée de papier noir, qu’il avait prise dans sa poche, en même temps que la lettre :