J’interrogeai ; mesdemoiselles Caille m’apprirent qu’elles avaient souscrit à deux ouvrages illustrés « par les meilleurs maîtres », et que faisait paraître « la plus grande librairie du monde », à Paris. C’étaient les Mystères de la grande vie, et les Joyeuses Amours, deux romans qu’elles avaient choisis, dans une longue liste des chefs-d’œuvre à l’usage des pauvres. La grande vie avait plu à l’aînée ; les amours, avec l’épithète de « joyeuses », avaient plu à la seconde, qu’un ouvrier du pays courtisait en ce moment. Une livraison par semaine, une livraison à soixante-quinze centimes, la charge n’était pas lourde. On rirait bien pour ce prix-là, on aurait la lecture, les images, et le rêve qui tient ensuite compagnie. Pouvait-on résister ?

— Et puis, mademoiselle, ajouta Marie, il y avait une dame, qui était venue exprès de Paris, pour nous faire signer ; elle est restée plus d’une heure chez nous ; elle était si bien habillée, et elle parlait tant et si vite, que nous ne savions dire que comme elle, ma sœur et moi. Elle nous a promis des primes.

— A moi une glace, dit Joséphine.

— A moi une étagère, dit Marie. Seulement, la prime n’est livrée qu’après la cinquantième livraison, et encore il faut, pour la recevoir, envoyer vingt francs de supplément… Ah ! mademoiselle, comme j’y renoncerais, à la prime si je pouvais me désabonner !… Ce n’est pas gai pour moi d’entrer en ménage avec un franc cinquante de dettes par semaine. Je ne l’ai pas encore avoué à mon futur.

— Ni moi à mon mari, mademoiselle. Depuis que je lis les Mystères de la grande vie, quand il me demande des comptes, je suis obligée d’inventer des blagues. J’aimerais mieux pas. Si vous pouviez nous tirer d’affaire, ma sœur et moi !

Nous fîmes des comptes, penchées toutes trois au-dessus de la table, dans le tiroir de laquelle elles serraient les livraisons « doubles », les prospectus de la plus grande librairie du monde et les engagements, hélas ! doubles aussi et dûment signés. Chacune avait déjà versé cinquante-quatre francs. Mais ce n’était pas la moitié de la somme promise. Pour les Mystères et leur prime, Marie devait 135 fr. 50, et Joséphine, pour les Joyeuses Amours, devait 123 fr. 50. Elles connaissaient les chiffres ; mais quand elles les revirent, écrits de ma main sur une feuille de papier d’emballage, elles se mirent à pleurer. Je m’attendris par contagion, et je sortis, mécontente de moi-même, n’ayant pu trouver le remède, ou la formule d’espoir, l’ordonnance qu’on me demandait.

Rentrée chez moi, je m’interrogeai. Que fallait-il faire ? Porter plainte au procureur de la République, dénoncer ce commerce dont toute la campagne est victime ? Mais toutes les précautions étaient prises, les pièces régulières, les légalités constantes. Fallait-il au moins réclamer avec indignation, essayer d’intimider, dire à l’entrepreneur ce que je pensais de ses feuilletons populaires à cent francs l’exemplaire, de son texte, de ses gravures sur bois, de ses primes ? Je n’aurais fait qu’enrichir sa collection d’autographes. Tout lui avait été dit, et Marie, et Joséphine avaient déjà dépensé six timbres et six fois exprimé leurs sentiments, dans un langage d’une clarté qu’aucun ornement ne diminuait. J’allais céder à ce mouvement, lorsqu’un souvenir me revint à l’esprit, un mot, la devise d’un avoué de la Seine, qui disait : « La dernière ressource contre un adversaire, c’est de faire un éloquent appel à la qualité qui lui manque le plus. La difficulté est dans le choix. » Quelle vertu invoquerais-je ? Un moment je fus perplexe. J’écartai la justice, à cause des images que le mot peut évoquer ; j’écartai l’honneur, comme un peu vague, et je me décidai pour la sensibilité. Je m’adressai au bon cœur de la plus grande librairie du monde, en la personne de son gérant. Je peignis la pauvreté de mes clientes, leur regret d’avoir signé, leur désir de ne plus recevoir la publication de grand luxe, leur confiance et la mienne dans l’équité de la maison. J’ajoutai un timbre pour la réponse, j’écrivis en belle ronde le nom du château de ma sœur, et je mis la lettre à la poste.

Les maisons les plus exactes ne répondent pas par retour de courrier, quand c’est un service qu’on leur demande. La plus grande librairie du monde me fit attendre trois semaines.

Un matin, à la fin de décembre, le facteur m’apporta, enfermées dans une enveloppe de papier bulle, cinq lignes de belle écriture signées d’un nom illisible.

Je sautai de joie après les avoir lues, et vite je repris le chemin du bourg. En montant parmi les guérets, je sentais combien la jeunesse et la joie sont une même chose. J’allais sans m’essouffler, et je voyais le bleu à travers les nuages. Le carré de papier que j’avais glissé dans mon corsage me tenait chaud. Il me semblait que j’étais encore toute petite, et que je portais dans mes bras les étrennes d’une de mes sœurs : « Tiens, regarde, voilà ce qu’on m’a donné pour toi ! » Les trois saules du village beauceron luisaient comme des aigrettes. Les femmes que je rencontrai dans les chemins sourirent l’une après l’autre, comme si elles devinaient. Une puissance créatrice était en moi, et renouvelait le monde devant mes yeux.