Il la regarda, de ses yeux tout luisants de vie vorace, et qui s’étonnaient que tout le monde n’eût pas faim. Des cloches, au loin, sonnaient, annonçant que les villages allaient bientôt dormir, et leurs volées, mêlées au bruit du torrent, montaient le long des sapins, clochers aussi, qui frémissaient au passage. André se hâta de finir. Thelma Biélé choisit dans l’armoire, peut-être à cause de la brume, un manteau de drap noir très long et qui la couvrait toute. L’un près de l’autre, la mère et l’enfant descendirent le talus sur lequel était bâtie la maison, et prirent la route du côté où elle montait et tournait. Il faisait sombre. L’Isère grondait à droite dans le nuage.
Les voyageurs tournèrent donc avec la route ; ils devinèrent, dans les ténèbres, les trois noyers, sous lesquels était abritée la maison du brigadier Lauzanier. La mère avait pris la main de son fils ; elle tâchait de ne pas faire de bruit en marchant. Mais, à peine avaient-ils quitté le cercle froid que faisait, même dans la nuit, l’ombre du dernier noyer, qu’un homme, en arrière, sauta sur la route.
— Thelma ?
— C’est monsieur Lauzanier, dit le jeune homme.
— Ne lui réponds pas, et viens vite ; il nous en veut, depuis quelque temps… ne l’écoute même pas, André, viens, viens !
Et elle l’entraînait.
— Je t’ai reconnue, Thelma Biélé. Je vois la nuit, comme tu sais. Inutile de te cacher… Tu es avec un autre homme… arrête-toi, et viens me parler !
La fuite continuait. Pendant un moment, l’homme attendit une réponse. Mais, comme il n’en recevait aucune, si ce n’est le bruit des souliers de la mère et des sabots d’André, trottant de conserve :
— Courez donc ! cria la grosse voix rude ; j’ai de quoi me venger !
— Que dit-il ? demanda André.