— Apporte donc ta fourche, et pour me délivrer, tâche de me tirer du sang !
Le fermier de la Porchée n’était pas rassuré. Il fit cependant ce qu’il avait promis. Avant deux heures du matin, par un grand froid de fin d’automne, il était au carrefour du Chêne. Il n’avait pas oublié d’emporter sa fourche d’acier bleu. Tous les bois étaient couverts de gelée, et pas une feuille ne remuait. Au premier coup de deux heures, il entendit : « Gniaf ! Gniaf ! Gniaf ! » mais sans rien voir. Au second coup, il vit venir dans le chemin, trois de chaque côté, six petits chiens couleur de fougère morte, bas sur pattes, crottés, fourbus, tirant la langue, et qui jappaient, couraient, roulaient à la poursuite d’un gibier qui ne se montrait pas. Le fermier eut peur. Il se gara au milieu de l’allée. Comme le dernier allait passer devant lui, de toute sa force il lança la fourche, qui atteignit le chien au jarret.
Un hurlement lui répondit.
Et aussitôt le fermier de la Porchée ne vit plus que cinq chiens qui entraient dans l’ombre et s’y perdaient. Mais il avait maintenant, à côté de lui, son berger Le Harquelier, qui boitait, et qui saignait, blessé au mollet.
....... .......... ...
Ainsi, dans les soirées d’hiver, quelquefois, je raconte à mes neveux les histoires que j’ai surprises, les secrets les mieux gardés qui soient au monde : ceux de la campagne superstitieuse.
XXII
LE LIT DE LA MÈRE MOINEAU
Les veuves ! Il y a longtemps que saint Jérôme a dit du bien de leur état. Mais pas assez. Avec sa permission, je continue le paragraphe. Elles sont précieuses, dans la charité. Non pas toutes ! Je ne parle pas de la grande veuve, qui s’occupe sans cesse de lui pour qu’on s’occupe d’elle, et pour qui le souvenir est un bruit ; ni de celles dont le vieux solitaire disait qu’elles ne sont pas des veuves vraiment veuves. Je veux parler des autres, qui ont pris leur parti d’avoir été ; qui ne souhaitent pas de rajeunir, et qui s’en vont, droites, simples, capables de passer près de la joie sans l’envier ni la troubler, mais portées vers la peine, comme vers un amour nouveau, plus grand que l’ancien. Ont-elles été heureuses ? Était-il fidèle ? On ne sait. Elles ont la mémoire silencieuse du passé. On devine qu’elles y vivent encore, mais seules, jalousement, à leurs heures, gardiennes qui portent la veilleuse et la clé, pour entrer sans témoin dans les chapelles secrètes.
Souvent, j’ai eu l’occasion de comparer leur manière d’être, de comprendre une œuvre charitable ou sociale, de la lancer, de la développer, de la défendre, avec notre manière à nous, jeunes filles ou vieilles filles. Nous sommes mieux faites pour l’action ; nous avons plus d’élan, plus d’imprudence heureuse, moins de retour et de repliement. L’audace dans le bien est une vertu des vierges. Demandez-leur d’enlever une barricade, de soigner un lépreux, d’illuminer une conscience toute noire, de quêter une mondaine, de convaincre un ministre, de cacher trente ans de leur vie dans une infirmerie : elles le feront. Elles peuvent tout écouter parce qu’elles ne savent pas tout, et, peut-être à cause de cela, tout consoler, et tout relever. Il n’y a pas de fange humaine à côté de qui on ne les voie. Elles retiennent de leurs mains frêles, et le monde ne s’en doute pas, des armées prêtes pour la révolte. Les veuves ont moins d’allure. Ayant plus vécu, elles doutent davantage. Mais elles sont conseillères, patientes, visiteuses ; elles plaignent mieux les peines de cœur, et elles n’aiment pas mieux que nous les enfants, non, mais elles ont toutes, pour causer d’eux avec les mères, des mots, des regards, des silences qui savent le chemin. On s’entend tout de suite avec elles ; on ne cache rien. Et puis la liberté plus grande de leur vie les rend hospitalières. Les veuves tout à fait pauvres sont peut-être ici les plus étonnantes. Voyez la mère Moineau.
Elle habite Paris depuis toujours. Les quartiers lui sont indifférents, pourvu qu’elle puisse payer son loyer avec beaucoup de retard. En ce moment, elle fait partie du faubourg Saint-Germain, parce que, après cinq ans d’essai et d’huissier, on n’a plus voulu d’elle aux Batignolles. Elle paye difficilement, mais elle ne demande rien. Elle a sa rente insuffisante, le revenu des économies qu’elle avait faites, malgré M. Moineau, un dépensier, hélas ! quand ils étaient concierges, au pied de la tour Saint-Jacques. Le pire malheur n’est pas de souper d’une salade et d’un morceau de pain. Ce n’est pas non plus d’avoir soixante ans, du rhumatisme dans les deux jambes et une petite taie sur l’œil droit. Si vous aviez rencontré, l’hiver dernier, sortant de chez elle, la mère Moineau, vous l’auriez prise pour une personne « qui a le moyen » : deux bandeaux bien lissés, soufflés par des crêpés, des yeux noirs, pas commodes, et celui de droite un peu recouvert par la paupière, des pommettes bien rondes, la poitrine aussi, la taille courte, une robe noire sans une tache, une broche de jais au col, et des mitaines aux mains. Elle allait au marché, avec son filet. Il lui arrivait de revenir en rapportant son filet vide, quand les légumes étaient trop chers. Mais vous auriez dit, en la voyant, comme ses voisines : « Madame Moineau a un chagrin ». Si elle en avait un ! Son œil malade le racontait un peu plus que l’autre, mais ils pleuraient tous deux, lentement, des larmes bues par le vent de la rue. Madame Moineau n’aidait pas le vent avec son mouchoir. Que lui importait qu’on la vît pleurer ? Tout le monde ne saurait-il pas, bientôt, que Joséphine, son unique, l’avait quittée depuis trois jours, une fille qui n’avait jamais eu beaucoup de conduite et qui n’en avait plus du tout ? « Comment se fait-il qu’elle n’ait pas pu souffrir vingt ans de misère, quand moi j’en ai porté soixante ? »