— J’en trouverai une, et de la laine pour faire un matelas. Car, pour des couvertures, Dieu merci, je n’en manque pas. Avez-vous du travail ?

— Plus de travail que de payement, ma chère dame. J’aide à la vente, chez une marchande de légumes. Mais, comme je suis vieille, on ne me donne que cinq francs par semaine.

— Cinq francs, ça nous aidera tout de même. Attendez-moi.

La mère Moineau monta, plus lestement que d’habitude, la marche de la halle. Elle revint avec le filet presque plein. Et les deux femmes, tenant le petit entre elles, s’en allèrent vers la rue de Bellechasse. La mère Moineau expliquait qu’elle habitait au second, sur la cour ; qu’elle n’avait qu’une chambre, mais bien propre par exemple, un grand lit en fer, trois chaises, une table, un poêle pour la cuisine et une commode : tout ce qu’il fallait. Quand elle fut rendue devant le numéro de la maison, à l’entrée du passage :

— J’ai oublié de vous demander une chose : comment vous appelez-vous ?

— Madame Marais ; madame veuve Marais.

Depuis un an ou à peu près, madame Moineau et madame veuve Marais vivaient ensemble, n’ayant qu’une chambre, qu’une table, qu’un poêle et qu’un lit. Les voisines avaient pris l’habitude de les traiter comme des sœurs, associées de misère, et qui élevaient l’enfant, ce chétif qui avait de la chance, en somme, d’avoir deux grand’mères. Elles ne voyaient pas beaucoup madame Marais, employée depuis la première heure jusqu’au soir chez la marchande d’herbes et de légumes, mais elles continuaient de rencontrer, sur le palier, dans l’escalier, dans les rues du quartier, la mère Moineau, et même de recevoir la visite de la vieille femme. Car celle-ci, trop impotente pour travailler, était de force encore à monter des étages. On la demandait, on l’envoyait chercher, elle avait une clientèle, surtout parmi les jeunes mères, qui la savaient expérimentée, complaisante, et bavarde juste assez pour que le temps ne parût ni long ni court en sa compagnie. Elle faisait chauffer le lait pour le biberon, emmaillotait, démaillotait, berçait le nourrisson, donnait à la mère des tisanes rares et souveraines, tricotait près de l’accouchée, racontait les histoires de toutes les loges de la rue de Bellechasse et de la rue Saint-Dominique, en inventait quand elle avait vidé son sac, ou bien, près des malades sérieusement malades, elle se taisait, dévouée alors, compatissante, capable de se tenir immobile et silencieuse dans le coin de la chambre, comme la flamme d’une veilleuse qui regarde l’endormie.

Un jour du mois dernier, sa plus proche voisine vint lui dire :

— La petite femme Grésil, de la rue Vaneau, voudrait vous voir ; elle est bien malade. C’est la poitrine, toujours !

La petite femme Grésil ! Qui n’a pas visité une salle d’hôpital parisien, qui ne s’est pas arrêté devant un lit blanc, où repose, la tête soulevée par l’oreiller, très pâle, très fine, confiante encore dans la vie et pourtant condamnée, une employée de la couture ou de la mode, celui-là ne peut imaginer combien était émouvante et même délicieuse à voir la petite femme de l’ouvrier plombier. Elle n’avait pas été transportée à l’hôpital ; elle était restée dans cette chambre du quatrième, un peu en désordre maintenant, mais encore pimpante, à cause des meubles neufs et des rideaux à fleurs. Elle avait des yeux bruns, des yeux que la maladie avait agrandis, tout pleins d’esprit, de jeunesse et de câlinerie. On lui eût rendu service, rien que pour les voir se fermer à demi, sourire et dire : « Merci, la mère Moineau ! » Quand la mère Moineau arriva, ils pleuraient. Elle gronda, elle plaisanta, elle demeura longtemps, et ne réussit point. Ce fut elle-même qui perdit sa joie.