J’ai eu l’air de comprendre. Pierre a repris son balai.

Il en est ainsi partout, du sud au nord et de l’est à l’ouest. Le vrai pays des castes, après l’Inde, c’est le nôtre. Les devises n’y font rien. Celui qui veut avoir la moindre influence heureuse, ne fût-ce que parmi ses plus proches voisins, doit connaître dix mondes différents, qui ont chacun ses lois de l’honneur, son code de civilité, son langage souvent, toujours son amour-propre.

Eh bien ! le nombre est grand, dans cette France affaiblie, des hommes et des femmes qui savent l’art difficile de secourir les misères humaines, de maintenir un peu de paix, de ramener un peu d’espérance. Les uns le font pour l’amour de Dieu, les autres pour le seul amour du prochain. Un observateur attentif, qui étudierait un quartier d’une ville quelconque de France, serait d’abord effrayé de tous les maux qu’il y noterait. Mais s’il persévérait, il sentirait que tout n’est pas dit quand on a vu le mal et qu’on l’a signalé. Il admirerait l’ingénieuse tendresse qui visite, non pas toutes les douleurs, mais beaucoup d’entre d’elles. La solitude dans le malheur est encore l’exception, en cette France pénétrée de charité. Elle tend à s’accroître, et les causes seraient trop faciles à dénombrer. Mais nul ne sait les lois qui commandent cette invisible amie qu’est la pitié. Elle fait des prodiges. Elle vient quand on ne l’attend plus. Elle est déjà venue quand on croit qu’elle oublie. Ceux qui cherchent, pour les secourir, les plus dénués des êtres, les plus orphelins, les plus malades, les enfants les plus menacés, lorsqu’ils s’avancent vers la maison trouvent souvent, sur le chemin, la trace de l’inconnu qui les a précédés. « Dites-moi, madame, c’est bien la petite brunisseuse du 42 qui a perdu son mari ? — Oui, mademoiselle, une misère, allez ! — Trois enfants ? — Plus que deux, parce que la voisine du rez-de-chaussée, qui a de quoi faire, s’est chargée de l’aînée. Et puis, on a récolté dans le quartier un peu de charbon : gros comme vous, ce n’est pas beaucoup, mais ça fait plaisir, n’est-ce pas, dans la peine ? »

Petites fraternités. La campagne les connaît encore mieux que la ville. J’ai interrogé bien des maires de villages, et, parmi eux, beaucoup de ces « hobereaux », dont on se moque aisément, mais que personne ne remplace quand le logis est vendu, beaucoup de chefs d’industries rurales, de propriétaires de moulins ou de fours à chaux, de maîtres de forges ou de cultivateurs. Tous se plaignaient des ennuis de la charge, des tracasseries préfectorales, des jalousies, des ingratitudes, des trahisons qui sont la monnaie dont les pauvres eux-mêmes sont riches. « Alors pourquoi restez-vous ? » Ils ne niaient pas que ce fût un peu par amour-propre, ou par intérêt. La plupart ajoutaient cependant : « Je reste aussi par devoir, à cause du mal que je puis empêcher, et du bien que je puis faire. »

Petites fraternités. Je crois qu’elles ont un rôle immense. C’est peut-être grâce à elles que le monde tient encore en équilibre.

XXVII
L’HÉRITAGE DE M. MAUNOIR AINÉ

M. Le Bidon, qui avait l’habitude de couper son nom, parce que cela lui semblait faire une marche de noblesse, ancien sellier, ancien candidat au Conseil municipal d’Orléans, était en mauvais termes avec M. Maunoir, banquier, son cousin. Les raisons ne lui manquaient pas. La plus ancienne, la plus largement humaine, c’était la différence des fortunes, « du train », comme disait M. Le Bidon, des situations mondaines, des libertés qu’elles autorisent. Justement M. Le Bidon ne se sentait presque jamais libre, depuis qu’il était retiré des affaires. Autrefois, oui, il l’avait été, avec ses ouvriers qui travaillaient avec lui et l’appelaient familièrement « beau-père », avec ses clients mêmes, qu’il recevait avec une obséquiosité impertinente, ayant lu, dans des journaux, des tirades qui lui plaisaient, contre « ceux qui consomment et ne produisent pas », et souffert, par ailleurs, d’assez nombreux retards dans le payement de ses factures. La vogue de l’automobile l’avait décidé à vendre son fonds. Depuis qu’il ne fabriquait plus et ne vendait plus, les sujets de conversation lui faisaient défaut. Sauf à la chasse au chien courant, où, solitaire et bruyant, il donnait de la voix autant que son basset ; sauf quelques heures, chaque jour, passées au café, parmi des habitués que sa ponctualité rendait déférents, il trouvait la vie monotone et de lustre médiocre. Ses opinions tournaient à l’aigre. Il ne s’habituait pas à rencontrer ce Maunoir, son cousin, qui savait nouer une cravate, qui savait marcher, parler, juger un cheval sans le toucher, rire sans éclat, entrer dans les conseils d’administration, conclure un marché en deux minutes, comme si les choses à vendre avaient toujours une étiquette avec un prix marqué, et qui disait, saluant de la main : « Bonjour, Bidon ! » allusion, peut-être, au petit ventre de l’ancien sellier, expression fâcheuse, en tout cas, et que M. Maunoir accompagnait parfois d’un « mon ami », qui doublait la blessure. Il y avait, pour les diviser, la rondeur de l’un, la sveltesse de l’autre. A combien de Marienbad, M. Le Bidon eût été boire, s’il eût cru qu’un verre d’eau rétablirait l’égalité des formes ! Il y avait surtout l’héritage, convoité par tous deux, de M. Maunoir aîné.

M. Maunoir aîné, qui avait longtemps vécu à Paris, et qui y passait encore deux mois chaque année, habitait un château voisin de la ville, prés, terres labourables, vignes, bois enveloppant les plaines, un domaine à souhait. Les héritiers présomptifs avaient pour la Jodelle un goût qu’ils ne dissimulaient pas. Ils cherchaient à embellir le parc où l’un deux vivrait, où vivait, en attendant, le cher oncle Maunoir. Les cadeaux de M. Le Bidon avaient le tort de venir toujours comme une réplique et de manquer d’invention. Ils n’en étaient pas moins bien reçus. Le banquier donnait-il une chevrette vivante, avec un kiosque couvert en paille et trois cents mètres de clôture ? Le Bidon envoyait un basset allemand, long comme la chevrette, et deux canards du Nyanza, qui portent une crête en forme de cœur. Le banquier annonçait-il à M. Maunoir aîné un grand vase décoré pour orner la pelouse au midi ? l’ancien sellier demandait la permission d’offrir un lion de fonte, avec le piedestal. M. Maunoir aîné faisait preuve, devant ses futurs héritiers, d’une rare liberté d’esprit. Il encourageait leur rivalité. Il n’était pas de ces oncles à héritage qui hésitent à parler de leurs dispositions testamentaires. Lui, il les répétait, il les expliquait aux intéressés, non pas toutes, ni même les principales, mais les plus délicatement pensées, et celles qui témoignaient de la parfaite connaissance qu’avait de chacun d’eux ce petit vieillard maigre, rouge de teint, blanc de cheveux, prodigue de paroles, bavard prudent et magnifique d’indifférence. Il disait à son neveu mondain :

— Tu portes mon nom, mon cher, et c’est pourquoi je te destine mon argenterie, qui est marquée à mon chiffre. Il y a de belles pièces, notamment ces deux légumiers ciselés, qui rappellent la fameuse vaisselle plate des Bragance…

— Oui, mon bon oncle.