— J’ai visité le Portugal, et le roi Carlos, auquel je confiais ce détail…
Il disait à l’ancien sellier :
— Mon brave, tu auras mon coupé, avec les harnais, bien entendu : c’est presque une restitution. Et vois comme il te convient : tu commences à t’alourdir ; il est moelleux comme une couette. Moi qui dors difficilement, je dors là en ouvrant la portière.
Il y avait donc un testament.
M. Maunoir aîné ne s’expliquait pas sur l’essentiel ; il oubliait d’attribuer le domaine, de partager ces valeurs mobilières dont il devait avoir de fortes liasses, à en juger par la dépense qu’il faisait. C’était là son tort, aux yeux des héritiers. Mais le bonhomme devait avoir ses raisons. Il ne recevait pas seulement les prétendants, mais leurs femmes et leurs filles, qui l’embrassaient, qui le prenaient pour confident, qui l’amusaient, et qui cependant, chez lui, séchaient d’ennui, comme une laitue verte dans la cage d’un oiseau.
Une seule inquiétude, lancinante, traversait parfois l’esprit de M. Maunoir, banquier. Le cher oncle ne léguerait-il pas une somme importante à cet autre neveu, ce petit-neveu, orphelin de père et de mère, qui venait d’acheter le greffe de la justice de paix du canton ? Un pauvre diable, qu’on ne voyait jamais à la Jodelle, un demi-bossu, demi-boiteux, demi-bègue, que ses infirmités mêmes et son éloignement pouvaient rendre dangereux. A quoi, à qui ne peut pas songer un homme aussi généreux, aussi fort occupé de son propre héritage que M. Maunoir aîné ?
M. Maunoir aîné est mort la semaine dernière. A peine la nouvelle avait-elle été télégraphiée à Orléans, les deux héritiers se rencontraient dans l’antichambre de la justice de paix. L’ancien sellier arriva le second, essoufflé bien qu’il fût venu en fiacre, et hirsute d’émotion. Son cousin et concurrent l’accueillit avec cette désinvolture qu’enviait Le Bidon, et, lui donnant cette fois tout son nom :
— Tu viens, comme moi, pour demander les scellés, mon cher Le Bidon. Je crois, en effet, que c’est une bonne précaution, à cause du garde, à cause de ce ménage douteux…
— A cause de tout ! répondit durement Le Bidon.
— Tu as peut-être raison. Mais je vois que tu es plus pressé que moi aujourd’hui. Tu arrives le second ; passe donc le premier.