Brusquement il s’arrête pour émouvoir une directrice de pensionnat qui, avec fièvre, prend des notes.
— … C’est la représentation, dans une œuvre durable, de l’état émotif d’un artiste, aspirant à se communiquer à des spectateurs !
Il souffle après cette cuistrerie. Puis il s’ébroue :
— Halte-là ! Je me suis trompé ! Vous ne vous en êtes pas aperçus ? Naturellement. Vous pensez à autre chose. Vous êtes à un cours et ne pensez pas à ce cours. Théâtre, thé, vie mondaine, vie légère ! Air connu… Eh bien, n’importe !… Le cours c’est A, votre pensée c’est B, moi je suis C ! Or, C se trompe ! J’ai dit : « l’Art exprime un état émotif. » Du tout ! Voilà qui est faux. L’Art n’exprime pas que des émotions. Il y a des artistes, des vrais, des grands, qui ont exprimé des idées, rien que des idées, des concepts, rien que des concepts, mais des tas de concepts, des foules de concepts, des peuples de concepts, des cathédrales de concepts !…
Il s’est emporté ; il se calme, et, se parlant à soi-même, devant le public ébaubi :
— Pauvre de moi ! Je suis encore lyrique. Seigneur, pardon ! Je serai toujours lyrique !…
Il joue à la mélancolie :
— N’est-il pas difficile d’être un homme libre sans être un homme lyrique ? Liberté de pensée, liberté de vouloir, démocratie intégrale, commencement du lyrisme ! S’il y a des hommes de gouvernement à mon cours, ils ne comprendront pas : je les excuse.
Là-dessus, l’air inspiré, il s’abandonne à l’éloquence, et aussi à une ironie triviale. Sur un rythme ricanant, il lance une longue période touchant « la vraie liberté qui, dans tous les pays, s’est réfugiée au fond des prisons, en quelques cervelles impartiales, à l’abri des ploutocrates du pouvoir. »
Ceci n’est qu’une parenthèse dans le cours. Brusquement, Victor Basch a cédé à ses nerfs. C’est que Victor Basch, confiant dans l’Éloquence qui l’inspire, est victime de ses associations d’idées. Il parle, il parle, au hasard, selon ce qui se forme dans sa cervelle. Et il a l’habitude familière et charmante de livrer sa pensée géniale, telle qu’elle vient, avec son cynisme ou ses inconséquences.