Allons, allons, Monsieur Homais, calmez-vous ! On vous croyait pharmacien à Yonville : êtes-vous devenu journaliste à Paris ? Le passage comique que je viens de citer, et qui a paru dans l’Ère Nouvelle, suivi de la signature « Intérim », ne peut être que de vous…

Cher Homais, il se cache en vain. Son style le trahit, où qu’il écrive, même dans Le Temps, où il signe P. S., sans doute post-scriptum… à Madame Bovary. Il y a justement cent ans que Gustave Flaubert est né ; il a voulu faire rire son ombre. Merci. Et merci pour tous ceux qui rient avec Flaubert de ce genre d’égarement fanatique. Grâce à ce P. S. et à cet Intérim, voici que notre farce va crescendo : c’est la loi même du genre. Messieurs les radicaux-laïques, vous m’aidez avec trop de désintéressement : je vais vous demander un petit effort nouveau. Vous êtes déjà d’une drôlerie incroyable. Ne voulez pas vous forcer encore et vous hausser maintenant jusqu’à une dernière invention plus bouffonne ?… Oh ! je vous en prie !… Quoi ? L’auriez-vous trouvée ?… Si vite ?… Pas possible ?

Ils l’ont trouvée !

Et les fruits ont passé la promesse des fleurs.

Intérim-Homais, ce digne ami, avait écrit : « C’est aux étudiants républicains, à la libre jeunesse des écoles, de dire maintenant si oui ou non, ils veulent subir la loi des ultras de l’Écho de Paris. Nous croyons que d’ici peu ils rendront publique une riposte péremptoire. »

Ce « péremptoire » m’avait mis en goût. Je pressentais, cette fois, un effort d’un burlesque vraiment large. Mais l’homme est si fragile que sa sottise même n’est pas sûre, et à mon espoir se mêlait l’énervement de l’incertitude. Dieu soit loué ! Je vous répète qu’ils ont été plus loin que mon désir. Voici la riposte péremptoire, publiée dans les feuilles radicales :

POUR LA LIBERTÉ D’OPINION.

« Un journal du matin ayant entrepris contre MM. Basch, Aulard et Seignobos, professeurs à la Sorbonne, une campagne de dénigrement, le Comité Central de la Ligue des Droits de l’Homme a décidé d’offrir à ces trois maîtres un grand banquet DÉMOCRATIQUE.

« Ce banquet aura lieu le mercredi 13 avril 1921, à 20 heures.

« Tous les républicains soucieux de défendre la liberté d’opinion, et tous les amis de MM. Basch, Aulard et Seignobos, sont spécialement invités à cette manifestation.

« Les adhésions seront reçues à la Ligue des Droits de l’Homme, 10, rue de l’Université. (Prix du couvert, service compris : 11 francs.) »

Quelle contribution à la joie de tous ceux qui aiment la comédie !

Un banquet démocratique et consolateur pour sauver la pensée libre du pays ! Ah ! j’ai pleuré que Molière fût chez les morts ! De ce banquet, sur l’heure, il eût fait un pendant génial à sa Cérémonie du Malade.

J’ai eu tort d’écrire : « Ces gens n’ont, à aucun degré, le sens du ridicule. » Ils l’ont étonnamment, dès qu’il s’agit de s’en couvrir. Pour la première fois ils étaient donc des maîtres ! Enfin, ils étaient venus sur le terrain de la farce… où je les conviais : c’est le cas de le dire. Et d’avance je me les figurai autour de leur table où, pour onze francs, on n’allait leur offrir qu’une soupe à l’oignon et de la charcuterie, alors qu’ils auraient eu besoin de vins chauds et généreux.