Ils n’eurent même pas cela : L’Union des Coopérateurs (enseigne prometteuse), boulevard du Temple (quartier folâtre), ne put leur servir, le 13 avril, que des boulettes d’une viande anonyme, dans un brouet noir.
Pour s’en régaler, ils vinrent à trois cents, de l’un et l’autre sexe, tous le cœur plein d’une indignation laïque. L’état de colère n’aide pas à festoyer : ce furent des agapes pénibles.
Les trois grands maîtres arrivèrent ensemble. Entrée de ballet inégalable. Ils s’assirent en cadence à la table d’honneur. Puis entre eux, on plaça des dames, toutes également laïques. Et le président, M. Ferdinand Buisson, plein d’humour, annonça, au nom de la Laïcité, que le grand banquet démocratique du 13 avril était commencé.
Alors, ils se mirent tous à mâcher en grinçant des dents, car beaucoup, soudain, s’apercevaient dans quelle charge d’eux-mêmes ils étaient tombés. Ils défendaient la liberté d’opinion, en se rebiffant contre la mienne ! Et ils savaient bien au fond, qu’Aulard, Seignobos et Basch n’étaient que des fantoches. Ils ne les glorifiaient que pour la forme, la fô-ôrme ! eût dit Bridoison. D’ailleurs, devant tous ces enrôlés de la pensée libre, Seignobos, à sa table d’honneur, ricanait, tressautait, et roulait entre ses doigts de petites boulettes de pain, qu’il jetait avec mépris sous la table.
Quand vint l’heure du dessert, je veux dire le temps où on aurait pu servir un dessert, M. Ferdinand Buisson dit encore :
— Au nom de la Laïcité…
C’était le signal, que ceux qui étaient venus pour sauver oralement la Démocratie et la Conscience Universelle pouvaient prendre la parole.
On vit donc se lever des gloires du Parlement et de l’Université : MM. Séailles — Paul-Boncour — Paul Painlevé. Tous, prenant des verres vides, engagèrent avec flamme les convives à boire à ma perte.
M. Séailles, dans un frémissement d’une philosophie magnifique, déclara le premier que j’étais un « petit esprit ». Les grands esprits qui étaient là, applaudirent.
M. Paul-Boncour, avocat habile, qui sait qu’on n’a l’esprit vraiment libre qu’en plaidant sur un dossier qu’on ne connaît pas, proclama : « Je n’ai pas lu les articles, et ne les veux pas lire. Je sais de qui ils sont. Cela me suffit ! » Tous les autres, qui les avaient lus, applaudirent.