Madame, Monsieur… d’abord, vous ne sauriez croire comme la question ainsi posée, avec ce frémissement, me trouble et me confond… Votre cœur vous inspire bien, car il a touché juste. Oui, je le confesse, à la Sorbonne, comme partout ailleurs, il y a de belles âmes, et si elles se cachent, c’est précisément à l’observateur de les découvrir. Hélas, Berquin n’est plus !… Le tort d’un livre comme celui-ci, — qui malheureusement est achevé, — c’est de ne montrer que des cuistres, sous prétexte que ce sont les cuistres qui se montrent. La Science, que nous ne devons jamais perdre de vue en Littérature, nous assure de la nécessité d’aller regarder derrière les apparences. Si M. Basch se trémousse devant un amphithéâtre bondé, ce n’est pas là une des manifestations importantes de la Sorbonne.
L’important, c’est l’action modeste ; l’important, c’est le cours de M. Bréhier qui traite des stoïciens pour trois élèves, ou celui de M. Pirro, qui joue sur un piano des airs vénitiens devant sept personnes. L’influence de ces deux maîtres peut être considérable. Ils parlent dans une cave. Méfions-nous des forces souterraines !
Bref, vous me voyez modeste, presque grave, en tout cas convaincu, et je voudrais, Monsieur, faire pour Madame et vous, le pendant de mon ÉDITION CRITIQUE. Je propose dans quelques semaines, de donner de ma Farce ce que j’appellerai une ÉDITION ROSE.
Le texte ordinaire y serait réduit ; j’indiquerais simplement ce que je viens de développer avec complaisance, et je ferais suivre cette satire, certainement excessive, d’une seconde partie douce et agréable, où je présenterais dans un style exquis les figures suaves et malheureusement inconnues de notre chère Sorbonne. Cette ÉDITION ROSE pourrait être mise entre toutes les mains. On la vendrait, j’espère, au Secrétariat même de la Faculté, ainsi que dans toutes les librairies bien pensantes.
Et on y verrait :
Primo : que M. Le Breton, professeur de Littérature française, qui étudie les Misérables depuis vingt ans, commence à les connaître, et à en parler avec un bon sens qui mérite de vraies louanges. Alleluia !
Secundo : que le Docteur Dumas, professeur de Psychologie expérimentale, est un causeur éblouissant, doué comme si la fée de la conversation avait présidé à sa venue en ce monde, varié autant que la vie, et spirituel autant que la France (si je n’ose pas dire autant que le reste des français, c’est qu’il a des collègues qui portent ce titre par naissance ou naturalisation, et dont j’ai fait voir la bizarrerie ou la pauvreté). Par malheur, le Docteur Dumas fait un cours public, qui est fermé. Alleluia !
Tertio : que M. Chamard est léger, malicieux, plein de finesse… oh ! je vous demande pardon… ma plume vient d’écrire une insanité !… M. Chamard est, au contraire, le plus solennel, le plus pesant, le plus vide et le plus inutile des professeurs. Mes nouveaux sentiments d’indulgente émotion m’égaraient. Vous ne trouverez pas un étudiant qui ait passé à la Sorbonne depuis un quart de siècle, et qui ne prononce ce nom avec colère « Chamard ! ». Dès qu’il aura un cours public, il faudra l’ajouter à l’édition courante. Excusez-moi… Je voulais dire : tertio, que M. Fougères est un artiste ; qu’il sait faire revivre la Grèce… au moins dans son esprit, car il est bien timide et bien sauvage pour la ressusciter vraiment devant des auditeurs. Il ne fait son cours public que les yeux baissés, et il a hâte d’être seul… avec, à la rigueur, quelques étudiants cachés derrière une cloison, s’ils veulent profiter de son goût qui est le plus délicat, et de son érudition qui est infinie. Alleluia !
Quatrièmement, que M. Gallois enseigne la géographie avec la vie et la passion d’un voyageur qui aime la terre, l’air et l’eau. Il évoque ; il peint ; il est fort, il s’impose. Celui-là est un maître.
Enfin, on verrait que M. Reynier est le plus aimable et le plus sensible des professeurs de lettres ; et que M. Schneider est… le plus sensible et… le plus aimable des professeurs de l’art… que… ah ! on lirait aussi des choses très bien sur M. Brunschvicg ! Là, voulez-vous, je vais m’étendre une minute, pour vous donner mieux le goût de mon ÉDITION ROSE…