M. Brunschvicg est professeur de Philosophie Générale. C’est un maître inoubliable. Si je me permets de dire sur lui mon sentiment personnel, ce n’est nullement que je prétende avoir des lumières en philosophie, mais c’est que n’en possédant aucune, j’ai pourtant toujours eu, en face de ce professeur, la même surprise, et… la même admiration que les hommes de mon âge les plus éclairés sur les sujets philosophiques.
Voici. Je n’ai jamais compris un seul mot de ce que disait M. Brunschvicg, même pas le vocabulaire le plus courant, même pas quand il dit pain ou vin. Cela vient de ce qu’il ne saurait dire ces mots si simples, sans les accompagner, avant et après, d’autres mots spécialement philosophiques, qui font douter du sens français de pain ou de vin. L’effet est saisissant.
M. Brunschvicg a été mon professeur au folâtre Lycée Henri IV, pendant deux longues années. Nous nous sommes considérés l’un et l’autre avec sympathie et étonnement. Je l’écoutais, et je n’entendais rien que des sons. Il m’interrogeait, et il n’entendait même pas des sons. Aussi, décida-t-il assez vite, dans son indulgence qui est la plus exquise, de me laisser tout à fait en paix. Je concourais avec les autres, mais il n’osait jamais me classer. Doux et souriant, il disait : « Monsieur Benjamin, n’est-ce pas, est en marge de la philosophie… » — Il n’avait pour moi aucune commisération méprisante, mais il faisait à mon égard une constatation objective.
Une nuit, — après une journée où je l’avais considéré avec une stupeur particulièrement vive (c’est ce jour-là, je crois, qu’il traita une heure entière le moi du toi en soi), — une nuit, dis-je, je rêvai de lui. Il m’apparut moins souriant et plus pâle qu’à l’ordinaire. Nous étions dans un jardin. La lune blêmissait le ciel. M. Brunschvicg rôda d’abord autour de moi sans mot dire. Il me regardait avec de grands yeux argentés comme les nuages. Puis, il se promena, tête baissée, geste qui lui était habituel, comme si ses idées avaient été cachées en terre et qu’il leur eût dit avec effort : « Poussez ! Sortez ! Que je vous moissonne et vous récolte ! » Enfin, tout à coup, il monologua, et en termes cette fois compréhensibles, sans doute parce que je rêvais et que ses phrases à lui étaient de moi :
— « Si je vous apprenais d’où je viens, murmura M. Brunschvicg, le croiriez-vous ? Car… je suis venu par une nuit comme celle-ci, sur un rayon lunaire comme ceux-là. »
Je ne saisissais pas ; je demandai :
— « Que voulez-vous dire, Monsieur Brunschvicg ? »
Alors il s’arrêta et sourit. Mais au moment même où il souriait, il me parut si livide et si blafard que je n’eus plus, je le jure, aucun étonnement, quand il reprit d’une voix sans couleur :
— Benjamin… je suis un habitant de la Lune !
Puis il continua sa marche.