Alors, je dis :

— Mais Monsieur Brunschvicg, vous êtes le premier sur la terre, n’est-ce pas ?…

Il m’interrompit, souriant toujours :

— Suis-je le seul à enseigner la philosophie ?…

A ces mots, sa voix, déjà décolorée, s’éteignit ; il pâlit encore, s’estompa, et brusquement se confondit avec l’air de la nuit, tout éclairée de rayons.

J’appelai :

— Monsieur… Monsieur Brunschvicg !…

J’étais seul dans le jardin, avec le clair de lune.

A la lueur de ce rêve de ma jeunesse, j’ai mieux compris, cette année, l’incompréhension du cours de M. Brunschvicg. Certes, il joue, lui aussi, son rôle dans notre Farce, mais un rôle en marge, qu’il faut accompagner d’un air de flûte et d’un décor de fantaisie ! La philosophie est une douce folie charmante, quand elle n’est pas maniée par un cuistre. Or, M. Brunschvicg est l’antipode de ce type humain détestable. M. Brunschvicg ne dit rien jamais qui ne soit tout à fait à lui, pensé par lui et bien né de lui, et il crée, devant son auditoire, tout un chapelet d’idées qu’il appelle logiques, métaphysiques, et de cinq ou six autres épithètes en ique, et qui ne sont en fait que de délicieuses bulles, sitôt apparues, sitôt parties, que personne ne peut retenir, mais dont on lui sait gré. Car, en fin de compte, il est pour les cervelles une occasion de penser sans limites, la compréhension ne venant jamais borner les esprits qui s’abandonnent à lui. Cet homme, qui eut le premier l’idée de photographier les Pensées de Pascal, se présente à ceux qui l’écoutent sous des aspects sans cesse imprévus, et jamais avec lui, l’oreille ne comprend ce qu’elle a cru comprendre. Un soir, il avait terminé son cours par cette phrase fastueuse :

« De la thèse subjective qui représente l’individu, nous sommes ainsi passés à la thèse objectivement subjective du collectif qu’est l’universel. »