Ah ! que la solitude enfante des joies fortes ! Vite du papier, vite du bois, que je ravive mon feu ! J’ai besoin de le voir pétiller, éclater, librement, largement, comme si sur mes chenets, je brûlais de la graine d’imbécile ! Dieu de Dieu ! Que l’humanité est singulière, et que les gens qui lisent ont donc plaisir à se torturer l’esprit, pour vouloir toujours autre chose que ce qu’on veut leur donner !
Une Farce, j’annonce une Farce ! Si vous êtes pion, laissez cela, et lisez la collection des thèses de doctorat depuis 1870 ! Et vous, Madame, si vous ne supportez de rire qu’à la condition d’être ensuite attendrie, le vieux répertoire de l’Opéra-Comique vous conviendra bien mieux.
Ces plaisirs une fois choisis, goûtez-les en paix, sans arrière-pensée, sans garder l’inquiétude que mon simple livre pourrait nuire au pays ! Certes, pas plus que l’amour ni que l’art des jardins, ma littérature ne vise au progrès de la race humaine, mais si elle peut distraire quelques rares esprits, elle est encore légitime. Soyez sans crainte, ces pages ne changeront rien à rien — ce dernier rien désignant, bien entendu, la Sorbonne… Les vieux Messieurs retraités qui préfèrent suivre des cours que d’aller au café, parce que ce passe-temps, plus triste, est toutefois meilleur à leur estomac, pourront longtemps encore entendre les mêmes savants débiter leur même sublime science. Seignobos ne sera à la retraite que dans quatre ans, Michaut dans une vingtaine d’années, et grâce au Ciel, Aulard est inamovible ; lui a une chaire à vie ; lui est un don que notre bonne Ville de Paris a fait à l’Université en considération de sa valeur spéciale. Mais ce n’est pas une valeur à lot ! Personne ne peut gagner et emporter Aulard. Il appartient pour toujours au public et à la Nation.
Devant cet état de choses si brillant le Ministre ne peut rien… que sourire, s’il a de l’esprit ; car par définition il est irresponsable. Il a des bureaux qui ne sont occupés que de l’heure où ils ferment, et s’il veut savoir, comme voici quelques semaines, de quelle façon tel professeur fut appelé à la Sorbonne, on lui fournit un dossier plein de papiers inutiles, mais où ne reste pas trace de la nomination scandaleuse. Toujours la Farce ! Ce Royaume de la Cuistrerie ne peut plus être réformé. Il faudrait y reprendre tout par le commencement, c’est-à-dire par le Paradis terrestre, en priant Dieu de faire Adam d’un autre limon qu’il ne le fit.
En attendant, je conseillerai toujours aux étudiants français de ne jamais mettre le pied dans les amphithéâtres de la Faculté des Lettres. J’admets qu’ils s’y donnent rendez-vous aux heures où l’on prévoit des batailles. Là, il y a une saine tradition pour des jeunes gens à qui l’on recommande l’usage des sports. Mais le reste, qui est l’enseignement, ne peut pas retenir leur attention. Qu’ils s’aillent promener, c’est le bon sens. La rêverie près d’un parterre de fleurs au Luxembourg, par une tiède et lumineuse après-midi, voilà de quoi enrichir cent fois plus une jeune âme que tous ces cours publics, scientifiques et archi-nuls.
On peut passer deux ans, trois ans, vingt ans à la Faculté des Lettres sans y vivre une heure d’émotion. En revanche, à l’âge de la confiance et de l’espoir, Aulard vous y persuade que toute recherche est vaine, Seignobos que le passé est indéchiffrable, Basch que le présent est fou, Puech et Martha qu’on peut remplir les heures avec rien.
On offre son esprit. « Avez-vous des fiches ? » dit Lanson. On a le cœur ému par Ronsard et Racine : « Quelles sont vos sources ? » dit Michaut.
Pas une idée. Pas un élan. Du travail de mineur, derrière un lumignon fumeux. Collations, collections, confrontations, travaux de prison !
Ces Docteurs savantissimes opposent la Science de l’Histoire à la Légende, et la Science des Lettres à la Poésie. Mais la Poésie et la Légende sont fortes parce qu’elles sont belles, et elles rient, en sœurs qui s’aiment, de ces bâtardes.
Toute âme jeune connaît des heures de force où elle veut savoir, des heures de faiblesse où elle a besoin de croire. L’étudiant, lorsque sonnent ces heures-là, n’a qu’à fuir la Sorbonne, et à courir chez l’ami, riche de la meilleure cave, pour boire, en causant, les coudes sur la table. Le doux esprit de la France chantera bientôt en lui, et il dira comme un que j’ai connu, tout attendri par un vieux vin :